Faut-il proposer des corrigés rédigés à nos lycéens ? Qui doit les rédiger : collage de bonnes copies ou corrigé du professeur ? Un exemple sur l’Inde et le transfert de technologie ( la vente des Rafale du groupe français Dassault aviation)

Voilà une question pédagogique qui me semble importante. En discutant avec des collègues je m’aperçois que nous n’avons pas tous la même vision des choses. Certains me disent qu’ils prennent des morceaux de bonnes copies d’élèves pour montrer que l’exercice est à la portée d’un élève. Je considère que même une bonne copie d’élève en cours d’année de Première ou de Terminale présente des maladresses qu’il est intéressant d’améliorer dans la perspective du Bac mais surtout de l’après-Bac, et par conséquent, j’essaie de proposer des corrigés rédigés (souvent plus longs et plus détaillés que ce qu’on pourrait faire en temps limité) pour ancrer davantage le cours et la méthode. Et au lieu d’un simple corrigé, je propose des corrigés commentés dans lesquels j’explique au fur à mesure ce que je fais, dans quel ordre… Est-ce qu’un professeur de violon hésiterait à jouer le morceau qu’il veut faire interpréter à son élève en craignant de le vexer parce que l’élève n’est pas encore capable de faire aussi bien ? Pourquoi faudrait-il qu’un professeur d’aujourd’hui s’abstienne de montrer qu’il sait faire les exercices qu’il demande à ses élèves et qu’il connaît, comme le professeur de violon des tas de « trucs » pratiques pour les réussir plus facilement ?

Il se trouve que ce sont ces articles de « corrigés-commentés » qui sont les plus consultés sur notre blog APHG Poitou-Charentes depuis plus d’un un an. Notamment un sujet d’étude critique de caricature sur le Moyen-Orient (qui date de mai 2018 7700 vues) un autre d’étude de docuements 20 (1600 vues mai 2019) et une composition rédigée sur la mondialisation (560 depuis mars 2020), à l’exception d’un article sur l’île de Ré et d’Oloron (1900 vues depuis avril 2018).

Voici donc un nouveau corrigé-commenté de ce type qui porte sur la livraison d’avions de combat Rafale par Dassault à l’Inde et est en lien avec le nouveau programme de spécialité HGGSP de Terminale et son thème sur l’enjeu de la connaissance.

Un des 5 Rafale peints aux couleurs de l’Inde prêt à s’envoler (juillet 2020) de Bordeaux

« L’Inde a pris livraison du premier des 36 Rafale commandés à Dassault »

Consigne : Après avoir présenté le document vous montrerez ce qu’il peut apporter à la manière dont l’Inde, puissance émergente, cherche à accroître son poids économique et géopolitique

 […] Alors qu’elle se fixe pour mandat de faire face à deux conflits simultanés face à la Chine et au Pakistan, l’armée de l’air indienne est censée être dotée de 42 escadrons quand elle ne peut péniblement en aligner que 33 à l’heure actuelle, selon le Military Balance de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). « L’aviation de combat est pour eux un outil et un atout stratégique. À ce titre, sa rénovation est à la fois politique et une grande priorité militaire », observe le général Jean-Paul Palomeros, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air française et expert auprès du cabinet d’intelligence stratégique CEIS

« Soutenir le ‘Make in India' »

Dassault et Reliance ont ainsi créé une coentreprise, DRAL, et construit une usine à Nagpur, dans le centre de l’Inde, qui fournira notamment des éléments des avions d’affaires Falcon de Dassault. L’avionneur, pour qui l’Inde a été le premier client international dès 1953, a également mis en place un centre d’ingénierie à Pune, au sud-est de Bombay, et un programme de formation professionnelle. L’électronicien Thales est également présent à Nagpur tandis que le motoriste Safran s’apprête à inaugurer une implantation à Hyderabad. Tous deux sont des partenaires majeurs du programme Rafale, qui rassemble 500 entreprises françaises. 

« Nous sommes en train de faire des partenariats avec des sociétés indiennes dans le cadre du ‘Make in India' », a observé Eric Trappier[1] ce mardi. « Près de 60 entreprises françaises sont déjà installées en Inde (…) et demain d’autres entreprises viendront soutenir le ‘Make in India' », a observé la ministre des Forces armées Florence Parly. 

L’Inde a aussi formulé en mai 2017 une demande officielle d’informations pour la fourniture de 57 avions de combat destinés à la marine indienne et une autre en juillet 2018 pour 110 appareils destinés à l’Indian Air Force. Dassault Aviation y a répondu dans les deux cas. Rajnat Singh[2] a, d’ailleurs, semblé y faire allusion : « Des réalisations comme celle d’aujourd’hui nous encouragent à en faire plus et ce sera à mon ordre du jour » à l’occasion de son déplacement en France. 

Par LEXPRESS.fr avec AFP, publié le 08/10/2019 à 19:08 voir ici la totalité de l’article

[1] Eric Frappier : PDG de Dassault Aviation

[2] Rajnat Singh : Ministre de la Défense de la République indienne

Ce qui est entre guillemets en gras est le corrigé

Ce qui est en bleu et en italique est un commentaire sur la manière dont on peut  procéder pour faire l’exercice

Ce qui est entre parenthèses et en violet représente des informations supplémentaires à mémoriser pour d’autres types d’exercices mais qu’on ne doit pas mettre dans sa copie car on n’a pas le temps pour cela)

« Le document que nous allons analyser est un court extrait d’un article du magazine l’Express publié en ligne en 2019 et portant sur la vente d’avions de combat français Rafale à l’Inde. »

Une phrase d’accroche basique qui annonce l’idée générale (nature, source, date, thème). On n’est pas obligé dans ce type d’exercice à un seul document de faire quelque chose de plus compliqué. Cette phrase est facile à rédiger et donc c’est une manière simple de commencer sa copie par une phrase irréprochable –pas de faute d’orthographe, de syntaxe, pas d’information inexacte-.

« Cet article nous permet d’analyser et de comprendre la manière dont fonctionne aujourd’hui le transfert de technologie (notamment de pointe comme des technologies militaires) d’un pays industrialisé développé (comme la France) à un pays émergent (comme la République indienne) »

Je raccroche le sujet à mon programme et au thème d’étude.

Je pourrais faire l’inverse c’est-à-dire commencer l’exercice par une phrase sur le transfert de technologie puis parler du document. Et donc rédiger quelque chose comme :

« Le transfert de technologies innovantes constitue, dans le monde d’aujourd’hui,  un moyen légal et diplomatiquement acceptable pour que les pays industrialisés développés précocement industrialisés puissent aider les pays émergents et les autres pays en voie de développement à combler leur retard économique. Mais ce transfert technologique peut également servir à renforcer le poids géopolitique à la fois du pays qui transmet cette technologie et celui qui le reçoit. C’est la question de fond sur laquelle porte l’extrait que nous allons maintenant analyser. »

L’inconvénient c’est que cette accroche est beaucoup plus difficile à formuler et doit être préalablement entièrement rédigée au brouillon. Comme nous aurons aussi à rédiger une accroche sophistiquée pour la dissertation (2e partie de l’épreuve de spécialité), il semble donc plus astucieux de prendre le temps pour une accroche sophistiquée de la dissertation et se contenter d’une accroche basique pour l’étude critique de document(s).

Ensuite je fais la « critique externe » : je me focalise précisément sur la nature du document, la source (et non l’auteur car ici le journaliste n’est pas cité), le contexte et le thème.

« Plus précisément il s’agit d’un article de l’hebdomadaire français l’Express (qui aujourd’hui  présente à la fois une version papier et une version en ligne comme la plupart des quotidiens et magazines d’information) (C’est historiquement un magazine d’information créé en 1953 par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, dont le modèle s’inspire des deux magazines américains le Time et le Newsweek qui s’est engagé contre la guerre d’Algérie). L’Express  est rédigé par des journalistes professionnels habitués à enquêter et vérifier leurs sources, il ne s’agit pas d’une presse qui cherche systématiquement à faire des scoops ou soulever des scandales mais bien de cette presse d’information qui est un des piliers de la démocratie et tente d’informer de manière éthique, sans ménager le pouvoir politique ni économique mais sans non plus chercher à  le mettre en cause systématiquement pour faire de l’audience.

J’ai  un peu trop détaillé des éléments qui sont pour moi  importants à comprendre en début d’année (mais pas forcément à mettre dans la copie) : si on réussit à expliquer que l’on se trouve face à une source de bonne foi –ici des journalistes qui connaissent leur métier- alors dans la critique interne on va pouvoir utiliser les informations que fournit l’article et considérer qu’elles sont fiables. À l’inverse s’il s’agit d’une source peu fiable, les informations apportées devront être systématiquement vérifiées et critiquées une à une.

On comprend bien alors que, dans le monde d’aujourd’hui, quand on cherche une information sur Internet, on commence par vérifier la source : si elle est trop incertaine, on arrête de l’utiliser et on en cherche une autre.

Au Bac, pour un exercice destiné à un élève, on ne peut se permettre de vous donner des documents qui ne sont qu’un tissu d’informations fausses. A priori vous avez plutôt un document qui apporte des informations fiables (mais parfois de manière allusive) et parfois omet de mentionner des éléments généraux importants. Ce sont des éléments qu’on va vous demander d’apporter pour éclairer le document.

« L’article date du 8 octobre 2019, il remonte donc à un an et il serait nécessaire de chercher une actualisation des informations, même si l’on suppose que la crise du Covid 19, depuis mars 2020, a ralenti le processus de livraison des Rafale. Par contre cet article explique de manière précise le processus utilisé dans cette vente et c’est sur ce point (le transfert de technologie) que ce document nous intéresse.« 

Une réflexion critique sur la date (un article de journal datant d’un an est a priori périmé, ce n’est pas le cas pour un ouvrage général, ni pour des données statistiques) avec une suggestion au lecteur : chercher une actualisation (effectivement c’est ce que doit faire un historien, un géographe, un journaliste : essayer d’actualiser en permanence ses informations). C’est ce que j’ai essayé de faire ici maintenant mais qu’un candidat à un examen ne peut pas faire.

Or l’information se trouve en ligne sur le site du Ministère des Armées  (à la date du 27/07/2020) ici :

(Le 27 juillet 2020  depuis Bordeaux-Mérignac (site de construction de Dassault aviation), la France a envoyé 5 Rafales, ravitaillés en vol depuis la France jusqu’en Inde par un A330 Phénix –avion ravitailleur- ainsi que du matériel pour aider l’Inde à lutter contre le Covid 19)

Plus récemment on a cette nouvelle information dans le Journal du Dimanche (9/09/20) : ici

(Le 9 septembre 2020 Florence Parly est partie en Inde pour la remise officielle de ces 5 Rafale qui se trouvent désormais sur une base du Nord de l’Inde près de la frontière pakistanaise)

Il s’agit maintenant d’évoquer le contexte général (la mondialisation et l’émergence de l’Inde ; l’existence de puissances nucléaires) et particulier (les relations entre l’Inde et la France)

« L’Inde est actuellement un grand pays émergent, membre du G20. C’est une puissance nucléaire depuis 1974. C’est un pays Indépendant depuis 1947, qui compte près d’1,4 milliard d’habitants. Sur le plan géopolitique il est frontalier au Nord avec deux autres puissances nucléaires (la Chine qui possède la bombe atomique depuis 1964) et le Pakistan (qui est une puissance nucléaire depuis 1998 et est en conflit larvé avec l’Inde depuis l’Indépendance à propos de la région frontalière du Cachemire).

Après l’Indépendance, dans les années 1950, l’Inde a fait partie des pays non-alignés mais s’est davantage rapprochée de l’URSS tandis que le Pakistan s’alliait aux Etats-Unis. Le modèle de développement indien est alors un socialisme étatique qui s’appuie sur des entreprises publiques par exemple HAL Hindoustan Aeronautics Limited (l’avionneur historique basé à Bangalore dans le Sud) et des structures de formation publiques (par exemple les Indian Institutes of Technology qui forment des ingénieurs indiens). Mais, avec la fin du bloc soviétique, l’Inde se convertit à un modèle capitaliste. De grands investisseurs indiens privés émergent (comme Mittal qui rachète la sidérurgie européenne formant le groupe Arcilor-Mittal ou le conglomérat Tata).

C’est dans ce contexte d’émergence économique et de restructuration géopolitique que l’Inde développe un partenariat avec la France (puissance nucléaire depuis 1960) et important marchand d’armes à l’échelle mondiale grâce à des entreprises puissantes et tournées vers l’exportation comme Dassault aviation (qui fabrique des avions d’affaire Falcon et des avions de combat comme le Rafale), Safran (qui fabrique des moteurs) et Thalès (qui est spécialisée dans les systèmes électroniques). Le marché français (67 millions d’habitants) et même européen (près de 500 millions) est en effet trop limité pour ce créneau de la haute technologie militaire. »

J’ai amené ici des connaissances générales (qu’on a peut-être pas encore tout à fait à ce stade de l’année mais qu’on aura a priori le jour du Bac : quelles sont les grandes puissances nucléaires ? Quelles sont les principales puissances membres du G20 ? qu’est ce le tournant de la fin de la Guerre Froide et de la mondialisation a changé ? Pour le reste j’ai utilisé des informations contenues dans le document sur Dassault Aviation, Safran et Thalès.

Je passe maintenant à la critique interne et on s’aperçoit que je ne prends pas le temps de faire une transition (je fignolerai les transitions dans la dissertation de la 2e partie de l’épreuve de Bac)

« Le document nous explique comment est conçu ce contrat de vente de Rafale de la France à l’Inde. L’article explique qu’il s’agit de soutenir le « Make in India », c’est-à-dire la fabrication en Inde de produits de haute technologie. Il ne s’agit donc pas seulement d’un contrat de vente classique entre une entreprise privée (en l’occurrence l’entreprise française Dassault aviation) et l’armée de l’air indienne (Indian Air Force). Cette dernière veut rénover son parc d’avions de combat et acquérir ces nouveaux appareils perçus comme « outil et atout stratégique ». Cet adjectif signifie, dans la bouche des responsables militaires cités ici, qu’il s’agit d’appareils pouvant transporter des missiles nucléaires et participer ainsi à la dissuasion nucléaire indienne face à ses deux voisins.

Ici je me contente d’utiliser le texte pour mettre en valeur l’information principale qu’il apporte (et que j’ai mise en gras) et de faire une remarque qu’on retrouve souvent sur l’adjectif « stratégique »

« Mais il s’agit d’un contrat engageant les deux États : la République Indienne et la République Française. L’article cite à la fois le Ministre de la Défense indien (Rajnaj Singh) et la Ministre française des Forces Armées (Florence Parly), ceci dans un but de rapprochement diplomatique.

De plus l’accord a prévu que Dassault s’associe à une entreprise privée indienne Reliance pour créer une coentreprise : « DRAL et construit une usine à Nagpur dans le centre de l’Inde qui fournira notamment des éléments des avions d’affaires Falcon de Dassault. » Apparemment il ne s’agit par pour Dassault de fournir à l’Inde ses secrets en matière de fabrication des Rafale mais juste de commencer à lui permettre de produire des éléments de ces avions d’affaire, les Falcon qui ont sans doute un bel avenir dans un pays comme l’Inde où les distances sont grandes, le réseau routier et ferroviaire encore peu efficace et où l’émergence a permis la naissance d’une classe d’hommes d’affaires très aisée.

La fin de l’article suggère que ce premier contrat de fourniture de 36 Rafale par Dassault aviation pourrait être suivi par d’autres pour la marine indienne (57 « avions de combat »)  et l’aviation indienne (110 appareils) et que ce n’est qu’un début dans les relations commerciales entre la France et l’Inde sur ce créneau stratégique. (Dassault a également mis au point des Rafale spéciaux pour l’aéronavale qui sont sur le porte-avion Charles de Gaulle et présentent un crochet pour le catapultage  un crochet et un parachute pour l’appontage, car la piste d’envol et d’atterrissage est trop courte).

Il serait intéressant de savoir si dans le contexte actuel de restriction de l’activité mondiale à cause du Covid 19, ces projets sont toujours d’actualité« .

Voilà une réflexion critique qui montre qu’on a compris qu’à partir d’une source (fiable) ici il faut en chercher une autre pour essayer de répondre aux questions qu’elle suscite. C’est le travail d’un historien, d’un journaliste, d’un enquêteur, d’un chercheur. Un élève en examen sur sa copie est juste coincé : il peut se poser des questions mais ne peut pas y répondre.

« Ainsi cet article nous permet de saisir l’enjeu et le fonctionnement des transferts de technologies sensibles entre deux grandes puissances nucléaires qui semblent avoir des intérêts communs à trouver un tel accord : faute de proposer un transfert de technologie la France n’aurait pas eu le marché ; le proposer permet à des entreprises françaises de s’implanter sur le marché indien et renforcer l’image de la France. L’Inde elle peut gagner du temps et espérer plus vite développer son industrie aéronautique.« 

Voilà un petit paragraphe de conclusion.

On pourrait dire beaucoup d’autres choses à propos d’un tel article mais la difficulté est le manque de temps et l’impossibilité lors d’un examen d’aller vérifier certains éléments pour approfondir.

On s’aperçoit aussi qu’avoir pris le temps de faire l’exercice sur cet exemple concret permet de mieux comprendre cette notion abstraite de transfert de technologie que l’on doit absolument amener dans une dissertation sur l’enjeu de la connaissance dans le monde d’aujourd’hui et que faute de prendre le temps en début d’année de s’attarder sur des exemples concrets, on a du mal à mémoriser un cours abstrait.

On retrouvera sur ce blog dans l’onglet EMC (enseigner la défense et la sécurité) des réflexions sur notre aviation et notre dissuasion nucléaire dans l’article Que fait l’armée de l’air ? (attention l’article date de 2017 et certains points n’ont pas été actualisés).


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