Réfléchir à la reprise économique : l’histoire d’une PMI deux-sévrienne résiliente qui donne envie de devenir entrepreneur ?

Nous avions visité avec l’APHG en 2015 une PMI de Parthenay qui fêtait son 60e anniversaire la SOVAM-ETALMOBIL (voir l’article SOVAM-ETALMOBIL deux générations d’entrepreneurs, une même passion pour l’innovation).

En ces temps de reprise après la crise du Covid 19, l’histoire de cette entreprise me semble intéressante pour que nos élèves comprennent les mécanismes qui permettent au tissu économique de s’adapter aux changements. Une entreprise à taille humaine permet de comprendre beaucoup plus facilement les enjeux et de donner  envie à nos élèves de devenir entrepreneurs.

capture SOVAM

capture ETALMOBIL

Je reprends donc ici l’essentiel de compte-rendu de cette visite en y rajoutant quelques éléments d’actualisation et quelques illustrations.

Où se trouve la SOVAM-ETATMOBIL ?

Au nord de Parthenay, à proximité de la rocade et sur la commune de Châtillon-sur-Thouet, se trouve une entreprise double SOVAM-ETALMOBIL occupant un site de 2,5 hectares en lisière d’urbanisation. La première fabrique du matériel aéroportuaire vendu dans le monde entier ; la seconde est spécialisée dans la fabrication sur mesure de camions-magasins pour les marchands ambulants et vend ses produits principalement en France.

localistion SOVAM

localisation SOVAM (Deux-Sèvre) cartographie CLG APHG 2020

C’est cette deuxième entreprise, ETALMOBIL, que nous avons visitée en compagnie du couple fondateur : M et Mme André Morin et du couple de repreneurs M et Mme Prud’hom, deux générations d’entrepreneurs qui, chacune pour son époque, illustre les enjeux que représente la direction d’une PMI industrielle.

site Etalmobil

Site d’ETALMOBIL à Châtillon/Thouêt au Nord de Parthenay (capture Google maps)

Les débuts de la SOVAM  : 1955

La SOVAM (Société des Véhicules André Morin) a été créée en 1955 par un jeune carrossier de Parthenay, lui-même fils de carrossier. Né en 1931, André Morin avait repris en 1949 la petite entreprise de son père et s’installe à Châtillon-sur-Thouet sur un site plus vaste.

La bifurcation vers ce qui est depuis l’un des cœurs de métier de cette entreprise – la fabrication de camion-magasins sur mesure- est anecdotique mais montre déjà l’inventivité d’André Morin, une qualité qui va se révéler l’élément décisif de sa réussite.

Apprenant par un commercial de chez Fillon (une autre entreprise de Parthenay spécialisée dans les articles de fête et qui dès cette époque démarchait déjà très loin des Deux-Sèvres), qu’un Breton travaillant sur les marchés aimerait disposer d’une remorque pour son « bazar à cent francs », André Morin dessine, bricole et réalise en trois mois une remorque avec des tiroirs qui se déplient et se replient… La remorque remporte un succès énorme.

C’est de là que vient l’idée de ne pas se contenter d’une remorque mais de créer un camion-magasin qui permettrait aux marchands ambulants de déballer et remballer plus facilement et rapidement. Il « suffit » d’acheter des véhicules Citroën HY, de garder le moteur et d’aménager l’intérieur…

L’activité va progressivement se développer dans les années 1960-1980 : l’usine aura jusqu’à 500 salariés et construira jusqu’à 300 à 400 véhicules par an.

Mais comment se faire connaître au niveau national, quand on vient d’une petite ville de province et qu’on est précurseur dans un nouveau secteur ?

Qu’à cela ne tienne, André Morin se lance un nouveau défi : présenter un modèle de coupé-sport au salon de l’automobile ! Pour cela il crée le design d’une toute petite voiture sur une base de 4L surbaissée. L’originalité est que la carrosserie est en polyester moulé. André Morin récupère les optiques de ses camions-magasins, réutilise le pare-brise arrière d’une caravelle pour faire le pare-brise avant de sa voiture… dessine un capot aérodynamique…

Au dernier moment il s’aperçoit qu’il a oublié l’emplacement du filtre à air et que le capot ne ferme plus. Plutôt que de créer une grosse bosse disgracieuse André Morin réussit à agrémenter le capot d’un relief légèrement décalé qui donne une originalité à la ligne. Autre souci, la voiture (décapotable certes avec un « hard-top » amovible) est si petite qu’un conducteur masculin ne manque pas de se cogner la tête : il redessine le toit avec deux bosses qui gagnent les quelques centimètres qui manquaient.

André Morin reçoit le prix du design au salon de l’automobile 1968 pour son coupé-sport. En tout seuls 160 véhicules de ce type seront produits. Il en reste quelques uns aujourd’hui et leurs propriétaires forment un club d’amateurs de vieilles voitures.

coupé sport

Un des 160 exemplaires du coupé sport André Morin de 1968

À travers cet exemple on voit bien comment, dès le départ dans cette entreprise, il y a le souci de concilier une esthétique adaptée au goût de l’époque et fonctionnalité.

Les camions-magasins de l’époque avec leur capot en « nez de cochon » nous semblent aujourd’hui désuets mais ils représentaient pour l’époque un grand progrès pour les marchands ambulants et leur design était apprécié.

Mais André Morin a aussi d’autres idées…. C’est de là que naît la deuxième grosse activité de son entreprise : la construction de matériel aéroportuaire.

Comment permettre aux passagers d’un avion stationné sur le tarmac d’y accéder facilement ?

Au début des années 1980 on en est encore à faire descendre les passagers jusqu’au tarmac, les embarquer dans un bus, puis les amener au pied d’une passerelle. L’équipe autour d’André Morin met au point « l’aérobus », un bus avec des vérins qui s’élève jusqu’aux portes de l’avion et s’abaisse pour redevenir un bus et rouler sur les voies d’accès. C’est l’un des nombreux engins qui sont mis au point par la SOVAM.

Autre exemple encore, l’invention du clip-car, une petite caravane qui se fixe sur le toit de la voiture en un attelage plus compact et plus facile à manœuvrer qu’un attelage classique avec une attache remorque. Ce produit est breveté mais André Morin qui travaille désormais dans l’entreprise Gruau (qui fabrique des caravanes) à Laval part à la retraite au moment où ce produit aurait vraiment pu prendre son essor, preuve s’il en est que la réussite n’est possible qu’en conciliant démarchage commercial et produit fonctionnel.

Dans ces différents cas de figures ces innovations ont été brevetées et, pour cela, la procédure a été longue, coûteuse. Avant que l’on puisse espérer en retirer des bénéfices l’investissement de départ est lourd : à chaque fois les banquiers exigent une caution sur les biens propres du couple Morin…

Parallèlement à l’évolution de sess produits, l’entreprise SOVAM est évidemment soumise au contexte économique général : progrès des technologies, des matériaux (polyester, colles qui vont progressivement se substituer aux tôles d’acier et aux soudures), des machines-outils qui entraînent des gains de productivité et une réduction des effectifs nécessaires à la production dans ce type d’industrie.

La règlementation devient de plus en plus contraignante en matière de sécurité (sécurité dans l’entreprise et sécurité des véhicules produits) et d’hygiène. La concurrence de la grande-distribution a aussi un impact très négatif sur le commerce ambulant.

Le contexte est également à la transformation d’un capitalisme industriel en capitalisme financier.

Comme de très nombreuses entreprises françaises la SOVAM encaisse difficilement tous ces changements, est mise plusieurs fois en redressement judiciaire mais à chaque fois repart. En 1994, elle est rachetée par le groupe SIRAGA qui la revend assez rapidement sans avoir investi mais en ayant licencié une partie du personnel. Parmi ces personnes licenciées, M. Prud’hom qui était responsable du bureau d’étude de la SOVAM et continue sa carrière comme salarié dans d’autres entreprises.

L’entreprise se restructure alors en deux entités : SOVAM pour le matériel aéroportuaire, ETALMOBIL pour les camions-magasins. La SOVAM est rachetée en 2010 par un groupe français MECANELLE à capitaux russes. Elle continue aujourd’hui son activité en produisant de passerelles, des tracteurs de pistes… pour les aéroports du monde entier. La nouvelle direction a choisi de ne pas communiquer sur ses activités. La société est en redressement judiciaire depuis juin 2015 (apparemment son problème est davantage un problème de trésorerie que de véritables difficultés économiques, si l’on en croit l’article paru cet été sur ce sujet sur le site de FR3).

Dans le contexte très difficile consécutif à la crise financière de 2008, ETALMOBIL est à nouveau mise en redressement judiciaire en 2009. Trois repreneurs se présentent alors. M. Prud’hom est l’un d’eux. Il connait le produit, les salariés, l’environnement local… Sa femme est comptable. Leur objectif est reprendre cette usine et de moderniser le camion-magasin au goût d’aujourd’hui.

L’entreprise ne compte plus que 37 salariés qui font passer une sorte d’oral aux trois repreneurs potentiels : le couple Prud’hom remporte 30 voix sur 37 et le Tribunal de Commerce entérine ce choix émis par les salariés.

Depuis 2010 l’entreprise ETALMOBIL connaît une nouvelle jeunesse mais toujours dans l’esprit du fondateur. Pragmatisme d’abord : une entreprise d’aujourd’hui ne peut plus tout faire et gagne à se recentrer sur ce qu’elle sait le mieux faire.

C’est ainsi que ce sont des sous-traitants autour de Parthenay qui font la peinture et les moulages des pièces en polyester (notamment parce qu’il s’agit de techniques qui imposent aujourd’hui des normes drastiques de sécurité pour protéger les salariés de vapeurs toxiques). Les profilés aluminium utilisés par l’entreprise pour habiller les champs des panneaux ont été dessinés par ETALMOBIL, mais fabriqués à l’extérieur et stockés sur place.

Par contre ETALMOBIL a développé un savoir faire très spécifique dans trois domaines :

  • la réalisation de « panneaux-sandwichs » (formés de deux fines tôles d’aluminium collées autour d’une plaque de mousse) qui équipent les camions-magasins et ont la particularité d’être légers, rigides, de pouvoir recevoir des gaines électriques pour passer les câblages et d’être découpables à volonté.
  • ces « panneaux-sandwichs » existent également en version isolante pour équiper les vitrines-réfrigérantes des magasins.
  • la menuiserie pour habiller ce type de produit. Il s’agit en effet de découper de très grands panneaux contreplaqués en peuplier (un matériau léger) et de les équiper de champs arrondis (ce qui facilite le nettoyage des camions-magasins).

L’entreprise a choisi de se positionner sur un créneau spécifique de camion-magasin haut-de-gamme. Pour quelqu’un qui ne connaît pas ces métiers du commerce ambulant et leurs contraintes, il faut préciser les points suivants : c’est une activité qui se pratique souvent en couple (d’où la nécessité d’avoir deux places assises homologuées dans un véhicule ; les horaires de travail sont très longs et contraignants ; il y a beaucoup de manutention, de déballage, de rangement et de nettoyage. Or parmi ces commerçants beaucoup sont des commerçants de bouche (bouchers, charcutiers, poissonniers, fromagers, marchands des quatre-saisons) dont beaucoup de femmes qui passent plus de temps dans leur camion-magasin que dans leur propre cuisine !

C’est en direction de ces professionnels que sont tournées les innovations d’ETALMOBIL pour proposer des camions plus confortables, plus faciles à nettoyer –notamment avec plus de courbes et moins d’angles -, avec des coloris plus modernes.

Les études de marché montrent que changer de camion-magasin pour un modèle plus moderne et plus attractif entraîne pour le commerçant ambulant déjà installé un gain important de chiffre d’affaires. Les banques sont prêts à financer un tel investissement (qui atteint parfois 120 000 ou 130 000 Euros HT).

À l’inverse les jeunes commerçants qui débutent ne peuvent pas s’offrir ces produits haut-de-gamme, créneau que se partagent principalement trois fabricants français, les concurrents principaux de ETALMOBIL étant basés respectivement à Lille et à Lyon.

Paradoxalement, dans l’Europe communautaire ce secteur est en fait bien protégé, car la règlementation française comme celle de nos voisins est très draconienne concernant les homologations pour de tels véhicules. Ainsi il est nécessaire d’utiliser un châssis homologué par le Service des Mines en France pour pouvoir le transformer… ce qui limite la concurrence dans l’U.E. ETALMOBIL exporte certes un peu en Suisse et en Belgique mais pour cela doit faire venir des châssis déjà homologués dans ces pays puis y réexporter le camion-magasin !

Un exemple de la difficulté d’homologation concerne un des nouveaux brevets que l’entreprise ETALMOBIL a récemment obtenu : l’homologation d’un deuxième siège en hauteur situé derrière le conducteur et fixé de manière à ne pas perdre de place. Il a fallu pour cela se soumettre aux réglementations sur les crash-tests pour pouvoir, après avoir cassé trois véhicules, avoir enfin cette homologation et pouvoir exploiter ce brevet.

L’entreprise fabrique également des « Food Trucks » ultra modernes ces camions-restaurants ambulants dont les médias semblent considérer qu’ils ont beaucoup d’avenir… mais en fait c’est un segment minime de son activité dans la mesure où les jeunes qui débutent n’ont pas les moyens d’investir dans un tel type de camion haut de gamme et se rabattent sur le marché de l’occasion.

Notre visite nous a permis aussi de découvrir un mode de management sans niveaux intermédiaires d’encadrement où les salariés sont associés à la conception du produit et intéressés aux résultats de l’entreprise. Depuis la reprise par le couple Prud’hom le chiffre d’affaire s’est envolé, l’entreprise est passée de 37 à 49 salariés, soit juste en dessous d’un seuil qui en France génère des formalités administratives beaucoup plus contraignantes. Les médias retiennent souvent seulement la nécessité de créer un comité d’entreprise et de ne plus se contenter de délégués du personnel mais il existe beaucoup d’autres contraintes en matière de sécurité des salariés, de formation continue…

Cette visite était vraiment très enrichissante pour des professeurs d’Histoire-Géographie qui sont  amenés, au lycée  a étudier les « mutations des espaces productifs » et au collège à faire découvrir le tissu économique local et français mais aussi ouvrir une réflexion sur l’orientation et les métiers.

Pour aller plus loin :

Le surlendemain de notre visite l’entreprise fêtait ses 60 ans : l’article paru dans la Nouvelle République 30 septembre 2015 :

Très  touchant un  film de 30 mn en 2013  réalisé par la petite fille d’André Morin sur l’histoire de l’entreprise (très technique).

 

 

 

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