Comment travailler avec nos élèves de Terminale maintenant qu’il n’y aura pas d’épreuve finale au Bac ?

Notre Ministère l’a annoncé vendredi 3 avril : il n’y aura pas d’épreuves finales au Bac 2020. Donc le jeudi 18 juin 2020 à 8h  nous ne serons pas en train de nous inquiéter pour savoir si nous avions bien préparé nos élèves au sujet d’Histoire-Géographie ! Et nous ne passerons pas notre fin du mois de juin enfermés à corriger des copies très médiocres sur des sujets trop difficiles pour lesquelles on nous demanderait quand même de mettre des notes « bienveillantes »! Quel soulagement !

Nous allons enfin pouvoir faire quelque chose de plus utile : aider nos grands élèves qui vont devenir des étudiants à l’automne prochain à réussir et passer ce cap de la première année des études supérieures et notamment le cap de la Première année de Licence à l’Université.

Car je considère que notre première mission de professeurs de l’enseignement secondaire  public est de permettre à nos lycéens qui en ont les moyens intellectuels, l’énergie et la motivation de réussir dans l’enseignement supérieur public c’est-à-dire à l’Université (et dans ses composantes spécifiques comme les IUT) ainsi que dans les classes post-Bac de nos lycées (classes préparatoires aux Grandes Écoles, classes de BTS, classes de DCG).

Sans énergie, sans motivation et sans moyens intellectuels on ne peut pas espérer réussir dans un système intellectuel ! On peut cependant accepter de changer et se mettre au travail…  On peut aussi admettre ses limites du moment et essayer plus tard de les repousser …

Pour avoir enseigné à l’Université pendant une dizaine d’années, j’ai rencontré des étudiants que je trouvais bien médiocres en Première année mais qui étaient travailleurs et motivés et qui, au final, se sont révélés plus brillants que je ne l’aurais parié au départ… et surtout qui ont bien valorisé leur parcours d’études supérieures pour s’insérer dans la vie professionnelle.

Pourquoi l’écrit est-il si important dans un tel système universitaire ?

Un système universitaire de masse

Notre système universitaire s’est massifié sans avoir suffisamment de moyens en personnels (enseignants et administratifs) et en ayant notamment  très peu de moyens financiers pour ses premiers cycles. Les droits d’inscription sont incroyablement bas (à l’échelle mondiale) : 0 pour les étudiants boursiers, autour de 300 Euros par an pour un étudiant ordinaire. Le coût de notre enseignement public supérieur est pris en charge par nos impôts ! En même temps l’offre s’est considérablement diversifiée ce qui rend le système à la fois si compliqué et si attractif.

Une spécialisation qui ne peut que s’appuyer sur des fondations

D’autre part on arrive à l’Université pour se spécialiser dans un ou plusieurs domaines en ayant en amont des fondations acquises dans l’enseignement secondaire (les pédagogues parlent de « pré-requis ») et voilà pourquoi l’obtention du Baccalauréat est le premier pré-requis mais ne suffit pas pour autant à être admis où l’on veut et dans n’importe quel cursus ni d’être capable d’y réussir.

Car il faut le plus souvent :

  • savoir lire un document long sur une thématique assez compliquée mais qu’un professeur va heureusement expliciter en cours et sur laquelle un autre va faire faire des exercices en TD

 

  • savoir prendre des notes face à un conférencier qu’on ne peut pas sans cesse interrompre (parfois pas du tout) pour lui poser des questions et qui n’a pas à mission à vous rappeler à l’ordre (sauf pour vous  intimer l’ordre de quitter les lieux sur le champ si vous bavardez et perturbez son cours !) Il se moque éperdument que vous soyez en train de jouer avec votre téléphone ou votre ordinateur !

 

  • savoir synthétiser ce qu’on a compris d’un sujet à l’écrit dans un écrit présentable car il y a tellement d’étudiants qu’on aura peu le temps (voire pas du tout de vous écouter à l’oral au début de vos études).

 

Et c’est là qu’on comprend que l’une des premières causes de l’échec en Première année et contre laquelle nos élèves peuvent, d’ici l’automne, lutter efficacement, c’est que leur écrit est vraiment fragile.

Nous ne pouvons pas suffisamment entraîner nos élèves de Terminale à cela puisque nous passons un temps considérable à les compter, les faire taire, vérifier qu’ils ont leur matériel, les évaluer, les rassurer, rassurer leurs parents…. Et donc nous nous le préparons pas suffisamment à ce qui les attend à l’Université : lire et écrire beaucoup, travailler de manière silencieuse et autonome.

Cette période de quarantaine consiste donc pour ce type d’élèves (énergique, motivé mais encore mal préparé) une grande chance.

Un niveau d’expression écrite en français insuffisant pour aller plus loin ?

Un jeune Maître de Conférences en Droit qui récupère au 1er semestre plusieurs centaines de copies de contrôle continu n’a absolument pas de temps à perdre à leur ré-apprendre les bases de l’expression écrite en français. Il va lire ses copies beaucoup plus rapidement qu’un professeur du Secondaire prends le temps de le faire, en diagonale, en regardant surtout le début, en essayant de voir si vous avez un peu compris ce qu’il voulait vous faire comprendre dans sa matière qui est nouvelle pour vous.

Il a ses cours à préparer, il doit aussi faire de la recherche… (puisque « Maître de Conférences » est un statut d’enseignant-chercheur et parfois, en Fac de Droit, les enseignants ont aussi une autre activité professionnelle (par exemple du conseil juridique).

Il existe certes à l’Université des enseignants qui sont des « PRAG » (professeurs agrégés… mais cela n’existe pas en Droit) et qui sont enseignants (et non chercheurs)  affectés à plein temps dans l’enseignement supérieur et qui ont la même formation que vos professeurs agrégés de lycée. Ils  ont un service d’enseignement double de celui de leurs collègues enseignants-chercheurs. Ils ont donc encore davantage de copies à corriger !

Copie torchon = échec dans un système universitaire massifié

Si votre copie est un torchon,  bourrée de fautes dès le début, il ne la lira sans doute pas et vous n’aurez pas la moyenne… Il estimera sans doute que vous n’aviez pas le niveau pour commencer à l’Université dans une discipline où l’écrit est si important.

La même chose vaut en droit, en philosophie, en histoire, en géographie, en lettres… et globalement dans toutes les sciences humaines et sociales.

Alors, certes, de nombreux efforts sont faits ces dernières années pour permettre à des élèves dyslexiques (qui n’ont pas de déficiences intellectuelles) de faire des études secondaires puis supérieures. Tant mieux… mais soyons raisonnables : peut-on conseiller à un tel élève de choisir des études en sciences humaines (parce que cela lui plaît), dans une discipline où toute sa vie il devra principalement s’exprimer à l’écrit et aura toujours besoin à ses côtés d’un autre adulte qui corrigera le moindre de ses écrits ? Non !

Dans d’autres domaines où une grande partie du travail intellectuel sera consacré à de l’expérimentation ou de la pratique, des lacunes à l’écrit seront beaucoup moins handicapantes (c’est vrai en sciences, en médecine, dans des formations d’ingénieur).

Donc personnellement et pour avoir enseigné pendant 10 ans en Université, comme assistante puis comme PRAG et plus de 20 ans en lycée surtout à des élèves de Première et de Terminale, je conseillerais à mes élèves de Terminale qui vont aller dans un tel type de cursus (classes préparatoires ou L1 dans une matière en lettres et sciences humaines) de profiter du dernier trimestre de Terminale pour faire 4 choses  en Histoire-géographie :

  • mémoriser les éléments du  cadre géographique et historique général (et non nos programmes trop pointus et problématisés qui laissent de côté des pans importants de l’histoire et des régions importantes du monde) de manière systématique en lisant seul des cours rédigés  (avec la nécessité aujourd’hui d’être capable d’une lecture efficace sur écran).
  • prendre des notes manuscrites sur ces thèmes
  • relire ces notes régulièrement, les corriger et les compléter
  • s’entraîner à rédiger de petites synthèses rédigées  à l’ordinateur à partir de leurs notes qu’ils vont pouvoir relire et améliorer.

Je laisserais volontiers la mission au professeur de philosophie de Terminale de continuer à faire travailler la capacité à s’approprier un sujet et le questionner.

Je laisserais volontiers la mission au professeur de sciences économiques et sociales de Terminale à faire travailler l’aptitude à travailler sur des graphiques, des sources, la manière de faire et d’interpréter les sondages ...

Car il me semble que notre discipline l’histoire-géographie est par son contenu plus simple et terre-à-terre (pour la géographie), la seule au lycée susceptible de se prêter à un tel type d’exercice en autonomie.

Un élève de Terminale me semble incapable de se débrouiller seul à comprendre le cours d’économie, de philosophie ou de maths sans une interaction systématique avec un professeur. Par contre il est doit capable de débroussailler seul un thème d’histoire ou de géographie, dès lors qu’on le présente d’une manière assez basique (sans finasser sur l’historiographie en histoire ; sans jargon inutile en géographie).

Grâce à cela il sera mieux armé en post-Bac pour retravailler sur l’argumentation et les sources s’il fait de l’histoire-géographie à l’Université,  pour aller beaucoup plus loin dans la précision du contenu et de la réflexion s’il va en classe préparatoire ou en philosophie, pour aborder une nouvelle matière inconnue (s’il va en droit, en anthropologie, en psychologie…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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