Retour sur la Nuit de la Géographie 2018 à La Rochelle

Un premier petit bilan sur la Nuit de la Géographie à La Rochelle vendredi 6 avril 2018, manifestation à la fois pragmatique dans son organisation (par la promotion des L3 de Géographie de l’Université de La Rochelle), conviviale (avec une dégustation à l’aveugle de vins de la Rioja précédée par un exposé sur ce vignoble mondialisé par Jean-Michel Carozza) et dépaysante (avec notamment une intervention par Skype de Louis Marrou en direct de l’île de Florès aux Açores ou cette insolite interrogation : « les terroristes ont-ils le pied marin ? »

Nuit de la Géo 2018 Word Art.jpeg

La Géographie : pragmatique, conviviale et dépaysante  !

Voilà trois adjectifs qui s’appliquent parfaitement à la Géographie universitaire française d’aujourd’hui  mais qui expliquent peut-être son manque de visibilité auprès des médias, du grand public mais aussi de nos élèves de lycées.

Peu de nos lycéens pensent à faire une fac de Géographie, tant la géographie économique que nous pratiquons au lycée leur semble souvent déconcertante avec ses thématiques abstraites qui se répètent au collège puis au lycée (urbanisation, croissance démographique, mondialisation…), l’absence d’excursions sur le terrain (contrairement aux professeurs de SVT qui font parfois un peu de géologie) et la faible utilisation des TICE dans nos exercices (puisque nous faisons juste un peu de cartographie manuelle et peu de graphiques avec tableurs).

Par ailleurs peu d’étudiants géographes d’aujourd’hui deviennent professeurs d’histoire-géographie, contrairement aux étudiants en histoire et peuvent transmettre à leurs élèves leur goût pour la géographie qu’ils ont pratiquée à l’Université. Un certain nombre d’étudiants en Géographie se dirigent vers des métiers liés à l’aménagement et la gestion du territoire mais aussi vers la recherche.

Voilà pourquoi la « Nuit de la Géographie », lancée en 2017 par le CNFG (Comité National Français de Géographie) est une initiative intéressante.

Cette année 2018 comme l’a précisé Jean-Michel Carozza (professeur des Universités en Géographie et responsable de cette Nuit de la Géographie à la FLASH de La Rochelle) dans sa présentation initiale, cette manifestation était européenne (voir sur ce point sur le site du CNFG : Carte villes ayant participé à la Nuit de la Géographie 2018)

La Géographie universitaire d’aujourd’hui : des approches très variées 

Le programme de la soirée proposait à l’Université de La Rochelle permettait en effet de prendre conscience de la grande variété des approches et des problématiques de la Géographie universitaire d’aujourd’hui.

Le thème choisi était en effet : « Géographie de la mer et des océans : une nouvelle frontière« , thème retenu parce qu’il est, d’une certaine manière, la marque de fabrique de la Géographie à l’Université de La Rochelle avec l’existence de l’UMR  « LIENSs » Littoral Environnement Sociétés (voir l’article programme de la Nuit de la Géographie à La Rochelle).

L’importance du terrain pour les Géographes !

Deux des interventions de cette soirée ont permis d’en prendre conscience !

La première est celle de Louis Marrou (professeur des Universités en Géographie, spécialiste de la Macaronésie) qui nous parlait en direct par Skype depuis l’île de Flores aux Açores où il était en mission de recherche… Parti de La Rochelle le lundi précédent, il n’y était arrivé que le jeudi !

Or comment peut-on, en 2018, mettre 4 jours de voyage pour rejoindre un lieu qui n’est qu’à 2 500 km de La Rochelle à vol d’oiseau et se trouve dans l’Union Européenne ? Alors que les TGV roulent à 300 km/h et les avions de ligne volent à plus de 900 km/h !!!

 Flores est  l’île la plus occidentale de l’archipel des Açores (qui en compte 9) : une île de 140 km²  qui compte environ 3600 habitants (à titre de comparaison l’île de Ré fait 85 km² et celle d’Oléron 174 km²). L’île de Flores essuie de plein front les dépressions qui traversent l’Atlantique à cette saison : il était déjà difficile d’arriver depuis Lisbonne jusqu’à l’aéroport principal de l’archipel à Sao Miguel… mais ensuite pas moyen de redécoller pour atterrir sur la petite piste de Florès (1400 m orientée nord/sud) avec autant de vent de travers. Il fallait attendre la prochaine fenêtre météo !

L'île de Flores par beau temps.jpg

Port de Lajes sur la cote Est de l’île de Flores (en mai)  : première escale pour les plaisanciers qui traversent l’Atlantique dans le sens Amérique/Europe

Cette anecdote traduit un des éléments que les Géographes ne perdent jamais de vue : même à l’époque d’Internet et de la mondialisation, la planète terre reste un espace où se déplacer d’un point à un autre prend du temps et où le déplacement est dangereux voire impossible quand les éléments se déchaînent. Le thème des mers et océans est particulièrement bien adapté pour prendre conscience de cette réalité que certains de nos contemporains qui circulent entre de  grandes villes bien reliées (cet « archipel mégapolitain mondial » que nous évoquons dans nos programmes de Terminale  semblent avoir parfois oublié !

Un second intervenant, Emmanuel Blaise, ATER en Géomorphologie nous a présenté un exposé sur les dynamiques littorales en Bretagne. Il a travaillé  (avec de nombreux relevés sur le terrain) sur l’évolution du trait de côte en Bretagne et les phénomènes d’érosion littorales en particulier suite à l’hiver 2013-2014 où la succession de tempêtes a été particulièrement marquée (8 tempêtes avec des  hauteurs de houle exceptionnelles) contribuant à une recul significatif du trait de côte et au déplacement de cette flèche de sable et de galets du sillon de Talbert.

le sillon de Talbert.jpg

Le sillon de Talbert : une flèche de sables, graviers et galets, large de 100m et longue de 3km qui se trouve dans le Trégor (côte nord de la Bretagne) protégé par le Conservatoire du Littoral ; une 

Enfin la géographe Camille Parrain, qui lors de la Nuit de la Géographie 2017 avait proposé une intervention intéressante sur la nuit en mer, proposait par petits groupes (de 8, une visite de son voilier amarré à quelques centaines de mètres de la FLASH l’occasion, in situ de parler justement de navigation.

La capacité à pratiquer l’étude de cas pour réfléchir à des thèmes plus généraux !

C’est ce que nous a proposé Jean-Michel Carozza dans une présentation synthétique du vignoble de la Rioja. Ce vignoble d’Espagne, situé autour de la vallée de l’Ebre, est le plus grand vignoble du monde avec une superficie d’1,2 million d’hectares (à titre de comparaison la forêt des Landes n’en fait qu’environ 1 million !). Ses « bodegas » (sortes de châteaux, copiés au départ sur le vignoble bordelais) gèrent des superficies considérables (3000 à 5000 hectares pour les plus grandes). Il constitue un vignoble très intéressant à l’heure de la mondialisation et du développement de l’oenotourisme.

Bodega Marques de Riscal.jpg

La bodega Marques de Riscal (vignoble de La Rioja) architecte Franc Gehry 207 (qui est également l’architecte du musée Guggenheim de Bilbao)

L’étude de cas qui  part d’un exemple concret, qu’on peut décrire et cartographier puis permet ensuite de comparer  et nécessite ensuite de changer d’échelle pour comprendre un phénomène de manière plus globale, reste la porte d’entrée la plus accessible de la Géographie à la fois pour nos élèves au collège et au lycée mais aussi pour le grand public.

La capacité à se poser de nouvelles questions et chercher de nouvelles manières d’y répondre !

Deux intervenants ont pu illustrer cette idée.

D’abord Alice Lapijover, doctorante de l’UMR « LIENSs » qui a comme sujet de thèse : Co-construction de scénarios de gestion sur la réduction des captures accidentelles de petits cétacés dans le Golfe de Gascogne. Effectivement certaines ONG (notamment Sea Shepherd -une ONG très activiste fondée en 1977 aux États-Unis pour dénoncer la chasse à la baleine) dénoncent la capture de dauphins dans les chaluts de pêcheurs du golfe de Gascogne.

Alice Lapijover a tenté de nous expliquer sa démarche, en commençant par proposer avec une application de téléphone portable un Quizz en direct portant sur notre perception de « l’environnement marin ». Une manière de nous faire  comprendre d’une part que nos points de vue sur cette question peuvent être  peuvent être différents et parfois tout à fait contradictoires  : environnement à préserver ? espace présentant des ressources à exploiter ? lieu d’activité des pêcheurs  ?

L’intérêt du quizz était de plus qu’on n’y avait aucune possibilité de répondre : « je ne sais pas », « je ne me prononce pas »… car  l’objectif était aussi de comprendre comment élaborer des politiques de gestion de cet environnement marin en présence d’acteurs divers. Elle nous a donc expliqué comment elle avait mis au point une sorte de jeu de rôle auquel elle fait participer une certain nombre d’acteurs institutionnels sur la création d’une réserve marine et observe leurs réactions.

Pour le public c’était une manière de découvrir que le jeu (le « serious game« ) peut  aujourd’hui devenir une manière parmi d’autres (notamment les entretiens semi-directifs qui demeurent un des éléments-clés de la recherche en géographie) pour réfléchir sur la construction de politiques de gestion plus efficaces.

Ensuite l’intervention de Daniel Dory, spécialiste de géopolitique et notamment de terrorisme qui déjà l’an passé, lors de la 1ère Nuit de la Géographie, avait suscité l’intérêt en évoquant les activités  terroristes qui avaient lieu la nuit, a renouvelé l’exercice cette année avec cette problématique : « Les terroristes ont-il le pied marin ? »  partant de l’analyse des rares faits (une dizaine) de  terrorisme maritime (en les distinguant de la piraterie) depuis les années 1980 (L’ONG Sea Shepherd faisant sauter un baleinier chypriote dans le port de Lisbonne en 1980 ;  le détournement du paquebot Achille Lauro en 1985 par des Palestiniens ; fusillade dans un ferry grec, le City of Poros, en 1988 ; les actions des  Tigres tamouls en 1990 avec de petits bateaux-suicides ; l’attentat contre l’USS Cole dans le port d’Aden en 2000 ; la prise d’otages d’Abu Sayyaf (groupe islamiste philippin) dans un « resort » de Malaisie, otages transférés à Jolo  en 2000, l’attaque contre le pétrolier Limburg en 2002 dans le golfe d’Aden, l’attaque du Superferry 14 aux Philippines en 2004 -cas le plus grave 116 morts-, le pétrolier M Star attaqué dans le golfe d’Ormuz en 2010).

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Le Superferry 14 coulé aux Philippines en 2004 : attaque terroriste maritime la plus meurtrière (116 morts)

A partir de l’analyse de ces cas, Daniel Dory a tenté de les replacer dans le phénomène terroriste qu’il analyse de manière beaucoup plus théorique et conceptuelle dans cet article en ligne de l’espace politique (n°33 2017/3) : L’analyse géopolitique du terrorisme : conditions théoriques et conceptuelles

Sur ce thème on pourra également lire l’article d’Hérodote d’Hugues Eudeline dans le N°4 de 2016 sur Mers et Océans : Le terrorisme maritime, une menace réelle pour la stabilité mondiale

Bref cette 2e Nuit de la Géographie à l’Université de La Rochelle était très originale.

 

 

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