Essai de cartographie combinée des sections internationales (Abibac, Bachibac, Esabac, OIB)

Après l’article précédent (essai de cartographie des sections Abibac, Bachibac et Esabac)  et toujours sur le même thème, l’idée est maintenant  de construire  une nouvelle carte thématique sur les sections internationales combinant à la fois l’Abibac, le Bachibac et l’Esabac mais en y rajoutant l’OIB (l’Option Internationale du Baccalauréat).

Cet article a pour objectif de faire de l’analyse critique de carte puisque, dans la démarche de construction de cartes, on s’aperçoit qu’on part parfois sur des impasses : de jolies cartes dont on ne peut pas tirer grand-chose (mais qui permettent néanmoins de faire avancer la réflexion, de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse implicite ou explicite de départ, voire de s’apercevoir que l’échelle de la carte n’est pas la bonne : il faut alors zoomer ou dézoomer pour mieux visualiser le phénomène).

Carte OIB et autres ratio.jpg

Voilà la carte réalisée après un cheminement assez long que je vais maintenant retracer ! (En italique j’indiquerai des précisions méthodologiques qui intéressent surtout les cartographes mais pas forcément l’usager de la carte qui souhaite juste  l’analyser).

Est-il bien raisonnable d’additionner les sections Abibac, Bachibac et Esabac ?

Le bon sens ne dit-il pas qu’on ne doit pas mélanger les torchons et les serviettes ? Pourtant, sur la carte qui suit, j’ai additionné les sections Abibac, Bachibac et Esabac. (J’ai donc mis de gros disques bleus dont la surface totale est équivalente à celle des 3 petits disques (noir, rouge et vert)  de la  carte présentée dans l’article précédent) :

Carte combinée Abibac bleue.jpg

Or additionner le nombre de sections internationales c’est faire l’hypothèse implicite  qu’elle se valent… ou, dit autrement, que faire de l’allemand, de l’espagnol ou de l’italien importe peu dans cette histoire… Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse…  Peu importe la langue pourvu qu’on ait la sélection à l’entrée, un groupe réduit à 24 élèves et des professeurs qualifiés  !

Car ces sections, qu’elle que soit la langue concernée, font partie des rares dispositifs de l’enseignement publich qui permettent aux parents d’élèves performants bien informés, de voir regroupés d’excellents élèves dans une même classe.

Les stratégies de contournement de la carte scolaire : un essai de cartographie ?

Il existe effectivement un grand sport national dans notre système scolaire français qui consiste, pour certains parents (notamment ceux qui sont professeurs dans l’enseignement public), à trouver un dispositif sélectif pour que leurs enfants échappent à l’absence de sélection qui est, de plus en plus, la règle au lycée.

Les sociologues nous expliquent qu’il y a là le refus d’une mixité sociale, mais il me semble plus exact de préciser que  ces parents (qui croient aux vertus de l’étude et de l’École) ne veulent pas que leurs enfants soient mélangés à des enfants dont les parents n’attachent pas de valeur au système scolaire et qui, de ce fait, par leur comportement et leur absence de travail, empêchent leurs camarades de travailler en se moquant des élèves « scolaires ».

Or  l’enseignement public doit aujourd’hui accueillir tous les élèves au collège et envoie de plus en plus en Seconde générale et technologique des élèves de Troisième qui n’ont pas été acceptés en Seconde professionnelle car ils étaient trop faibles… et souvent perturbateurs. La cohabitation dans des classes de Seconde à 35, entre élèves performants -souvent encore pleins d’envie-, élèves moyens et élèves en grande difficulté qui sont, dès le début de l’année, complètement  débordés en Maths, en Français et souvent s’agitent, explique donc les efforts déployés par certains parents pour tenter de trouver des dispositifs sélectifs.

Les « niches » de ce type sont connues depuis la réforme Haby de 1976 (instaurant le collège unique) mais elles ont un peu changé : dans les années 1980 il s’agissait de choisir  l’allemand (LV1, LV2, LV3), de faire du latin (et du grec). Un peu plus tard le choix a pu  être de faire de « l’Euro anglais », » l’Euro espagnol », « l’Euro allemand »… mais ces sections se sont récemment multipliées dans les collèges et les lycées, donc elles ne permettent plus de dérogation de secteur.

On peut alors choisir en LV3 une langue rare et pas très à la mode (russe, coréen, japonais…) davantage qu’une autre plus dans le vent (chinois) ou inégalement perçue selon les milieux culturels (arabe). Enfin il existe quelques rares options très spécifiques  pour lesquels il faut un profil extra-scolaire particulier (sections sportives, section danse, section musique…).

Abibac, Bachibac et Esabac constituent des « niches » particulièrement sélectives : respectivement 48, 24 et 24 places à l’entrée en Seconde dans mon académie ! Est-ce étonnant dès lors que la quasi totalité des élèves Abibac et Bachibac soient systématiquement félicités à chaque conseil de classe de la Seconde à la Terminale et obtiennent leur Bac avec  une belle mention en plus de l’Abitur, du Bachillerato ou l’Esabac ?

Une carte qui semble suggérer une répartition équitable des « niches » sélectives à l’échelle des académies mais qu’on doit affiner par le calcul d’un « ratio »

Ainsi notre carte,  avec ses points bleus assez bien répartis dans toutes les académies de métropole donne, à première vue, une impression d’équité. Notre Ministère a fait en sorte qu’il existe ce type de section sélective dans chaque académie…

Mais il peut-être intéressant d’affiner cette impression en cherchant à calculer un ratio. Car combien existe-t-il de sections par rapport aux effectifs par académie ?

J’ai donc recherché sur le site de Ministère de l’Éducation nationale les effectifs par académie. Ce n’est pas si simple puisque la jolie brochure colorée de présentation L’Éducation Nationale en chiffres 2017 ne donne aucun effectif par académie. J’ai trouvé ces chiffres uniquement pour 2016 dans un fichier  PDF de 50 pages intitulé Repères et références statistiques (à la page 4)

Mais je n’ai trouvé que des effectifs du Secondaire  (collège et lycée confondus) et j’ai choisi de diviser le nombre de sections par académie par cet effectif, en considérant qu’il s’agit juste d’obtenir un ratio arrondi par académie, et de le comparer au ratio de la métropole pour savoir si une académie semble plus ou moins favorisée.

(Ce calcul n’est pas totalement rigoureux et donc la valeur obtenue n’a aucun sens en soi. Elle sert juste de base de comparaison entre académies. Car pour obtenir une valeur qui aurait un sens en tant que tel, il aurait fallu  diviser le nombre d’élèves de Seconde Générale et Technologique concernés par  ces dispositifs Abibac, Bachibac, Esabac par le nombre  total d’élèves  de Seconde GT et donc cela demanderait un travail de collecte de données beaucoup plus long… que je n’ai pas fait à ce stade car j’ai l’impression, avec ce ratio approximatif, que je suis déjà en train de faire fausse route et que je n’obtiendrai pas une carte très intéressante.)

Une classification manuelle

J’obtiens pourtant  un ratio dont la moyenne est de 3,9 et dont la fourchette va de 1,2 pour l’académie de Rouen à 12 pour celle de Strasbourg. J’ai choisi de découper manuellement la série en 4 classes (de 1,2 à 3 ; de 3 à 3,9, de 3,9 à 10, de 10 à 12) en adoptant une « gamme de couleurs » classique du vert à l’orange où l’on passe dans les couleurs chaudes dès qu’on est au-dessus de la moyenne (laquelle a donc été choisie comme limite de classe).

On aurait pu imaginer quelque chose de beaucoup plus raffiné en utilisant des outils statistiques plus sophistiqués (notamment des écarts-types), avec découpage automatique de classes. Mais l’intérêt de manipuler peu de données (24 en comptant la moyenne) et de faire du dessin assisté par ordinateur, évite de devoir « mouliner » des données dans un logiciel complexe de cartographie automatique sans avoir bien compris son fonctionnement (notamment l’algorithme de découpage des classes).

Bref cette carte (avec ses 4 classes, 2 au-dessus de la moyenne et 2 au-dessous et sa gamme de couleurs) est compréhensible par un lycéen (même quand il ne fait plus de maths..). Pour autant signifie-t-elle réellement quelque chose ?

Carte ratio Abibac

Sur cette carte nous avons l’impression que les lycéens d’Ile-de-France sont défavorisés (puisque le disque est en vert, soit largement en dessous de la moyenne nationale) alors même que, par expérience, nous savons que s’y concentrent, dans un nombre conséquent d’établissements, les plus gros effectifs d’élèves brillants de notre système scolaire français.

Que s’est-il passé ? Notre carte serait-elle fausse ?

Les sections Abibac, Bachibac, Esabac : l’arbre qui cache la forêt ? La question de l’OIB.

A vrai dire, en ne  cartographiant que sur ces 3 dispositifs « extraordinaires » (au sens propre) parce qu’ils donnent accès en plus du Baccalauréat français à un Baccalauréat étranger (et donc potentiellement directement aux études supérieures en Allemagne, Espagne ou Italie), nous avons passé sous silence un dispositif plus ancien mais plus développé :  l’OIB (Option Internationale du Baccalauréat), un dispositif qui permet d’obtenir un Baccalauréat français avec une « coloration » internationale. Il en existe en 478 sections dans 284 écoles et établissements en France et à l’étranger .

L’OIB au Maroc : un exemple du principe adopté.

Le hasard de mon parcours professionnel m’a permis d’enseigner dans une telle section  au lycée français de Casablanca (le lycée Lyautey) dans les années 1990 et de comprendre comment elle fonctionnait de l’intérieur.

Nos élèves d’OIB (quasiment exclusivement Marocains et rarement des bi-nationaux) suivaient un enseignement difficile en littérature arabe et composaient à l’écrit dans cette langue. En histoire-géographie le programme français étaient adapté pour faire une place à l’histoire et la géographie du Maroc et du Maghreb. Les élèves suivaient la moitié du programme en français, l’autre en arabe. Ils composaient à l’écrit en histoire-géographie dans la langue de leur choix (français ou arabe) et passaient un oral d’histoire-géographie en arabe.

On avait un dispositif où les élèves étaient sélectionnés, les effectifs limités, les professeurs  recrutés sur un profil particulier.

L’OIB aujourd’hui en France : pour 16  langues et cultures

Un dispositif d’un type similaire existe aujourd’hui pour 16 langues et cultures :  allemande, américaine, arabe (c’est au Maroc que ce dispositif est le plus répandu), britannique, brésilienne, chinoise, danoise, espagnole, italienne, japonaise, néerlandaise, norvégienne, polonaise, portugaise, russe et suédoise.

 Il n’est pas difficile de retrouver sur le site du Ministère de l’Éducation Nationale la liste de tous ces établissements : Légifrance liste des établissements OIB. La seule difficulté est que cette liste est longue à traiter manuellement dans la mesure où elle comporte à la fois des écoles primaires, des collèges et des lycées. J’ai  ici choisi de ne garder que la liste des lycées où l’OIB est proposé : 131 sections en France dont 4 outre-mer et 54 à l’étranger (à comparer avec les 221 pour le cumul Abibac, Bachibac, Esabac)

Quels profils pour le recrutement des élèves d’OIB en France ?

La différence majeure par rapport à l’Abibac, l’Esabac et le Bachibac qui scolarisent principalement des élèves français -quelques binationaux- c’est qu’une partie notable des effectifs de ces sections OIB en France est constitué par des élèves étrangers aisés, durablement scolarisés sur le territoire métropolitain car vivant dans des régions de France où les étrangers sont nombreux .

Cela explique la forte concentration de ces sections en région parisienne dans des zones aisées -notamment dans le lycée international de Saint-Germain-en-Laye  et dans des environnements cosmopolites : Valbonne (sur la technopole de Sofia-Antipolis), Ferney-Voltaire c’est-à-dire dans la partie française de l’agglomération cosmopolite Genève, à Grenoble sur l’Europole

A ces étrangers, enfants de diplomates, de cadres et de chercheurs s’ajoutent des binationaux, des enfants français dont les parents ont vécu en expatriation et ont appris la langue du pays… mais aussi des enfants français dont les parents ont anticipé en faisant en sorte que leurs enfants fréquentent l’école puis le  collège qui dispose de cette section internationale, seul sésame qui permet d’y avoir accès quand on entre au lycée.

Ces familles françaises qui gravitent autour de ces établissements prestigieux qui ont des sections OIB adoptent ainsi la même stratégie que celle des classes aisées marocaines observées à Casablanca dans les années 1990 (et qui s’observe toujours) : faire entrer leurs enfants à 4 ans en « moyenne section » de maternelle  à l’école française de manière à ce qu’ils obtiennent leur Bac français à 18 ans  et échappent à la fois à l’enseignement public marocain et l’enseignement privé sélectif marocain (plus onéreux).

Compte tenu du profil des élèves d’OIB en France,  on peut ainsi comprendre la sur-répartition de la section britannique (17) et de la section américaine (47)  ainsi que la concentration dans les environnement cosmopolites (et notamment en région parisienne) de plusieurs sections : 14 sections différentes au lycée international de Saint-Germain-en-Laye, 9 au Lycée de la Cité scolaire internationale de Lyon, 6 dans les lycées internationaux de Valbonne (Sofia-Antipolis),  d’Europôle à Grenoble, Honoré de Balzac à Paris XVIIe, celui des Pontonniers à Strasbourg, celui de Ferney-Voltaire.

On s’aperçoit également que dans cette liste apparaissent un certain nombre d’établissements privés sous contrat (13 lycées sur les  70 lycées en métropole qui offrent des sections OIB  alors que dans les dispositifs Abibac, Bachibac et Esabac il n’y a en tout que 3 lycées privés   sur un peu plus de 200 lycées).

On découvre dans cette liste des lycées privés très huppés d’Ile-de-France qui utilisent l’OIB comme argument pour recruter leurs élèves, système qui n’existe pas en province faute de clientèle pour ce type d’établissements.

Quel bilan pour cette carte combinant OIB, Abibac, Bachibac et Esabac ?

Quand on rajoute les sections OIB aux Abibac, Bachibac et Esabac (c’est la carte du début de l’article) on s’aperçoit que cette fois-ci le ratio de l’Ile-de-France passe au-dessus de la moyenne et qu’à l’inverse les académies de province assez faiblement peuplées et ayant une ouverture internationale limitée se retrouvent bien en dessous de la moyenne (Poitiers, Rouen, Caen, Reims, Dijon, Orléans-Tours).

Mais peut-être que l’échelle choisie (l’échelle nationale avec un découpage académique) n’est  pas très pertinente pour tenter de réfléchir sur les inégalités territoriales de notre système scolaire français et ses « niches ».

En fait quand bien même nous poursuivrions cette tentative de cartographier le ratio de « niches » sélectives par académie en y rajoutant d’autres dispositifs… (les LV3 rares par exemple…)  et en récupérant patiemment les effectifs de Seconde pour obtenir un vrai ratio…, l’échelle de la carte resterait la même : académique et donc trop imprécise.

Si nous voulons tenter de vraiment mettre en évidence les écarts de niveau considérables qui existent entre nos établissements scolaires et que ces dispositifs de « niche » font apparaître, il faut sans doute changer d’échelle et tenter une cartographie à l’échelle d’un département en y représentant tous ses lycées avec leurs effectifs et en calculant un ratio à déterminer. C’est ce que nous essaierons de faire dans un prochain article.

 

Pour accéder aux données et travailler sur ces données (par exemple en fabriquant de petits graphiques ou en créant une carte des sections OIB dans le monde) un fichier Excel : sections OIB

Pour retravailler la carte un fichier Word : Carte des sections Internationales en 2018

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans Lycée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s