L’Hermione et les autres…

La présence de l’Hermione, actuellement dans le port de La Rochelle, où elle effectue ici la première escale de son nouveau périple « Libres ensemble de l’Atlantique à la Méditerranée » entre février et juin 2018, m’a fourni le prétexte pour évoquer ce magnifique bâtiment, réplique de la frégate de La Fayette, lancé en 2014.

L'Hermione à Rochefort septembre 2014

L’Hermione lors de son départ de Rochefort en septembre 2014 : une très nombreuse foule était présente : sur le bord de la Charente et une flotille de petites embarcations l’escortait

On trouvera de très nombreuses informations sur le Site officiel de l’Hermione qui est remarquablement documenté (avec notamment de nombreux petits films très pédagogiques)

L’article qui suit (en forme de questions/réponses) tente de mettre en perspective certains éléments qui permettent de comparer l’Hermione à d’autres navires à voiles de la même époque, qu’ils soient authentiques (Le HMS Victory, le USS Constitution) ou simples répliques ( Le HMS Surprise, L’Etoile du Roy) .

Qu’est-ce que l’Hermione ?

C’est la  réplique en taille réelle d’une frégate légère  construite au XVIII e siècle à Rochefort/mer. C’est un navire de guerre, à trois mats (56,5 m pour le grand mat), de 44 m de long, de  11,5 m de large. Elle est armée de 30 canons

22 (les plus gros) se trouvent sur le « pont de batterie » (pour des boulets de 12 livres) et 6 sur le « pont de gaillard » (bref sur le pont en plein air ) pour des boulets de 6 livres. Ces canons ne sont pas opérationnels… parce que ce bâtiment n’appartient pas à la Marine Nationale qui, dans notre pays, est la seule à avoir le droit de posséder un vrai navire de guerre !

Qui a construit l’Hermione ?

C’est le projet un peu fou porté par une association de passionnés, l’association Hermione-La Fayette,  lancée en 1997 (présidée par l’académicien Eric Orsenna) qui souhaitait construire une réplique de la frégate avec laquelle le jeune La Fayette (il avait 23 ans) rejoignit en 1780 les insurgents américains en lutte contre l’Angleterre. D’où le titre de son blog : « L’Hermione, la frégate de la liberté« 

Où a-t-elle été construite ?

La réplique a été construite dans la grande forme de radoub de l’arsenal de Rochefort/mer, juste à proximité de la Corderie royale, cette immense manufacture où l’on fabriquait des cordages en chanvre pour la marine à voile (aujourd’hui transformée en musée). La frégate initiale y avait également été construite.

Hermione dunette.JPG

L’Hermione à Rochefort dans la forme de radoub remplie d’eau où elle a été assemblée, peu de temps avant son départ en 2014

Combien de temps a pris la construction de cette réplique ?

La construction a été beaucoup plus lente que prévue (le navire aurait dû être terminé en 2008) mais cela a permis, pendant ces 17 années (de 1997 à 2014), à  un nombre considérable de visiteurs payants (plus de 3 millions) de participer au financement du projet,  de découvrir le chantier et d’y voir travailler différents corps de métier : forgerons, charpentiers de marine…

La frégate du XVIII e siècle faisait partie d’une série de 3 frégates presque identiques (Concorde, Courageuse, Hermione). Elle avait été intégralement terminée en 11 mois en 1779. Mais à l’époque le nombre d’ouvriers était considérable… ce n’était pas le cas pour sa réplique.

L’Hermione est-elle  vraiment une réplique de la frégate de La Fayette ?

Cela aurait pu en être une si l’on avait décidé de la laisser en permanence dans la forme de radoub ! Mais le projet était également de la faire naviguer jusqu’en Amérique comme la frégate initiale.

Les normes de sécurité actuelles de navigation ont donc obligé à y installer deux moteurs et tous les appareils de navigation modernes. Faute de cela, traverser l’Atlantique à la voile en risquant la nuit, d’entrer en collision avec des porte-conteneurs de la taille du CMA-CGM Bougainville (qui est 5 fois plus long que l’Hermione) n’est pas raisonnable au XXI e siècle !

Il a également fallu installer des groupes électrogènes, un système de chauffage-ventilation, des douches, des toilettes, des réfrigérateurs, des congélateurs, des lave-linge et sèche-linge... pour l’équipage : on ne pouvait imaginer nourrir et loger les volontaires avec autant de promiscuité et d’une  manière spartiate qu’au XVIII e siècle.

Par ailleurs, l’idée était de pouvoir faire naviguer ce navire avec un équipage limité à seulement 80 personnes et non les 200 nécessaires au XVIIIe siècle pour le manœuvrer et utiliser ses canons. Ainsi la frégate initiale avait 6 ancres manœuvrées par des cabestans. La réplique n’en a que deux remontées  par des cabestans électriques.

Cabestan Hermione.jpg

Le cabestan de l’Hermione situé sur le pont de batterie  : on distingue à gauche un canon entre les tables et bancs… puisque cet espace sert de mess pour l’équipage

Précisons qu’un cabestan est un treuil avec un axe vertical qu’on ne peut faire tourner qu’en utilisant de longues tiges en bois que poussent  les matelots.

Existe-t-il encore aujourd’hui des navires de guerre du XVIII e siècle ?

Il n’en reste que deux au monde qui ont été précieusement conservés et plusieurs fois restaurés tant leur valeur symbolique est grande pour leur pays : le HMS Victory (amarré à Portsmouth sur la côte sud de l’Angleterre) et l’USS Constitution (amarré à Boston).

ll est intéressant de présenter les caractéristiques de ces deux navires car ils représentent chacun un exemple d’une classe de navire de guerre de l’époque de la marine à voile : le HMS Victory est un navire de ligne, le USS Constitution une frégate.

La frégate est un navire plus léger, plus rapide et plus maniable : elle a donc moins de canons mais peut s’échapper plus vite. A l’inverse le navire de ligne est très puissamment armé mais avance moins vite (car il est très lourd) et manœuvre moins bien et moins vite.

Qu’est-ce que le HMS Victory ?

C’est le navire-amiral de la flotte anglaise commandé par l’amiral Nelson lors de la bataille de Trafalgar (victoire anglaise face à la flotte française au cours de laquelle Nelson est tué du 21 octobre 1805).

Il a été construit entre 1759 et 1765 dans un des plus vieux chantiers navals d’Angleterre (Chatham Dockyard qui se trouve à l’embouchure de la Medway -un cours d’eau presque parallèle à la Tamise et qui se jette dans la mer du Nord quelques kilomètres au sud de la Tamise-). Cet ancien chantier naval abrite aujourd’hui un musée historique.

Victory.jpg

Le HMS Victory, navire de l’amiral Nelson, navire de ligne avec ses 100 canons, amarré à Portsmouth depuis le XIX e siècle

Le HSM Victory a d’abord été engagé dans la guerre d’indépendance américaine. C’est déjà le navire amiral de la flotte anglaise. Il va le rester jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes et s’illustre lors de la bataille de Trafalgar.

Il est retiré du service en 1824 et amarré à Portsmouth où il pourrit tranquillement…. Il est restauré en 1922 et ouvert au public depuis 1928.

C’est un gros navire pour l’époque (3 600 t pour 69 m de long, 15,80 m de large), peu manœuvrable avec 3 mats (62,5m pour le grand mât) et 37 voiles. Il est assez lent 8 à 11 nœuds. On peut donc constater que ses dimensions sont beaucoup plus imposantes que celles de l’Hermione.

La grande différence vient aussi du fait que le Victory est équipé d’une redoutable batterie de canons disposés sur plusieurs ponts, les plus lourds situés en bas (pour un meilleur équilibrage du navire  :

  • en bas 30 canons tirant des boulets de 32 livres  avec une portée de 1600 m
  • sur le pont moyen 28 canons tirant des boulets de 24 livres
  • Sur le pont supérieur 22 canons longs de 12 livres et 8 canons courts de 12 livres
  • Sur le pont de quart 12 canons courts de 12 livres sur le gaillard d’arrière  ; et  2 caronades de 12 livres et 2 caronades de 68 livres (à courte portée projetant de la mitraille) sur le gaillard d’avant.

Si on fait le total le Victory dispose donc de 100 canons et 4 caronades. C’est à cela qu’on reconnaît un navire de ligne. Mais c’est également en s’intéressant aux différents types de munitions lancées par ces engins qu’on peut un peu comprendre comment on utilisait de tels navires dans une bataille. On a  en effet :

  • des boulets pleins ronds : pour couler les navires ennemis et blesser les hommes par les éclats de bois de la coque au niveau des ponts d’artillerie
  • des boulets à chaînes pour endommager les  cordages et  les voiles et des boulets à barres pour endommager mâts et vergues, et ainsi immobiliser les navires
  • de la mitraille pour blesser les  hommes sur le pont supérieur.

Il est également intéressant de voir comment est réparti l’équipage  d’un tel navire (on dispose pour cela de la liste précise de l’équipage le jour de la bataille de Trafalgar).

Il y avait d’abord l’amiral Nelson commandant de la flotte, le capitaine du navire, 9 officiers et 48 sous-officiers. Ensuite on trouvait 479 matelots (à la fois expérimentés et ordinaires) mais aussi 90 « terriens » qui s’occupaient des tâches ordinaires mais n’avaient pas pas de compétences particulières, 40 « mousses » (enfants ou adolescents… ils prenaient moins de place, mangeaient moins et pouvaient se faufiler partout) et enfin des « troupes de marine » (153 personnes) chargées de tirer depuis le pont et éventuellement de se lancer à l’abordage d’un navire ennemi.

Victory dunette arrière.jpg

Le HMS Victory : la dunette arrière où se trouvent les luxueux appartements des officiers

Si on fait le total 821 personnes se trouvaient à bord… dix fois plus que sur la réplique de l’Hermione qui s’apprête à partir pour son nouveau périple ! Quelle promiscuité…

Mais effectivement il fallait autant de monde à la fois pour manœuvrer le navire (les voiles mais aussi les ancres – 10 hommes par barre de cabestan -) et pour pouvoir servir les 100 canons…

L’USS Constitution

L’USS Constitution est le plus ancien navire de guerre encore à flot. C’est l’une des 6 premières frégates de l’United States Navy et elle a été lancée en 1797.

USS Constitution.jpg

l’USS Constitution le jour de l’Indépendance 2014 dans le port de Boston

Cette frégate a été construite dans les chantiers navals de Boston. C’est un navire de 62 m  d’une largeur de 13,20 m avec un grand mat à 67 m et 44 canons. Bref on s’aperçoit que c’est une grande frégate, presqu’aussi longue que le Victory.

 Les jeunes États-Unis, à cette époque, n’ont pas les moyens de financer des navires de ligne … donc ils commandent des frégates plus lourdes et mieux armées que les frégates légères comme l’Hermione.

Durant la guerre de 1812, l’armement de la Constitution consistait généralement en 30 canons de 24 livres sur le pont de batterie. 22 caronades de 32 livres se trouvaient sur le pont principal et deux canons de 24 livres étaient positionnés à la proue et à la poupe du navire.

Cette frégate est devenue navire-école pendant la guerre de Sécession puis a été réparée et affrétée pour amener du matériel à l’exposition universelle de 1878 à Paris. Elle a été retirée du service actif en 1881 et est finalement devenue un navire-musée en 1907 : il  été très difficile de trouver un financement pour cela.

Elle effectua une grande tournée entre 1931 et 1934, tirée par un remorqueur (car on estimait à l’époque que personne ne savait plus faire naviguer à la voile un navire de ce type) : 90 villes portuaires depuis Portsmouth (New Hampshire), en descendant toute la côte Est, traversant le canal de Panama et remontant la côte pacifique ; plus de 4,6 millions de visiteurs !

Elle a été à nouveau restaurée en prévision de son bicentenaire à partir de 1992 avec des techniques modernes (radiographie) pour déterminer les points de fragilité.

Mais cette fois il a été décidé de la faire naviguer à la voile. Il a fallu pour cela plusieurs mois d’entraînement de l’équipage sur un trois-mats de la garde côtière l’Eagle, navire-école, construit en 1936, avant d’oser essayer la manœuvre sur l’USS Constitution. Elle navigua pendant 40 mn dans le port de Boston avec un équipage de 55 marins de l’US Navy.

Depuis, chaque année, elle est remorquée dans le port de Boston pour un exercice de tir avant d’être à nouveau amarrée à quai à côté du musée qui porte son nom sur l’ancien chantier naval de Boston d’où elle est sortie.

Existe-t-il d’autres  répliques de navires de guerre  à voile comme l’Hermione et  datant du XVIII e siècle ?

Nous serons peut-être déçus d’apprendre que cette réplique de l’Hermione est loin d’être la seule réplique de navire ancien reconstruite à travers le monde !

Si elle est la seule fabriquée en France, assez logiquement Espagnols, Portugais, Hollandais et les Anglo-saxons se sont intéressés à reconstruire des navires anciens qui rappelaient la période de leur histoire où la marine à voile avait joué un rôle majeur dans leur essor économique (XVI e pour les Espagnols et Portugais, XVII e pour les Provinces Unies, XVIIIe et XIX e pour l’Angleterre et les États-Unis).

Mais si l’on ne s’en tient qu’aux répliques de navires de guerre du XVIII e, on pourra citer  par exemple  :

Le HMS Surprise. C’est un trois-mâts construit au Canada et lancé en 1970 qui est une réplique d’une frégate. Il a été exploité aux États-Unis comme navire de formation à voile et basé à Bridgeport (Connecticut) avant d’être revendu en 2001 à la 20 th Century Fox pour la réalisation de son film Master and Commander en 2003. Après le tournage le navire a été racheté par le musée maritime de San Diego en Californie et continue à participer à de grandes manifestations de voiliers à travers le monde et à des tournages (par exemple dans Pirates des Caraïbes).

HMS_Surprise.JPG

Le HMS Surprise lancé en 1970, une petite frégate réplique HMS Rose lancé à Hull en 1757 : 3 mats,  20 canons

 

L’Étoile du Roy est un trois-mâts qui est la réplique d’une frégate britannique   datant du milieu du XVIIIe siècle (longueur 47 m, large 10,30 m, 20 canons en carton sur le pont) Il a été construit en Turquie en 1996 pour le compte d’un armateur britannique (Michael Turk) ce qui explique son premier nom de Grand Turk et utilisé pour tourner une série télévisée. Puis en 2010 il a été racheté par Étoile Marine Croisières, une entreprise basée à Saint-Malo et qui l’utilise pour des croisières de luxe et des soirées, jouant sur la réputation de cité corsaire de la ville.

L'étoile du roy.jpg

L’Etoile du Roy construite en 1996, réplique d’une frégate anglaise de 1745, basée à Saint-Malo depuis 2010, toutes voiles dehors

Mais à vrai dire parmi ces répliques on trouve très peu de navires de guerre en raison du fait que la présence de vrais canons alourdit considérablement le navire (obligeant donc à faire une réplique aussi solide que l’original), prend de la place et coûte très cher. Ce qui explique que certaines répliques conçues pour le cinéma aient des canons en carton comme l’Étoile du Roy.

Et pour finir la question qui fâche vraiment : à quoi servent vraiment ces répliques ?

L’Hermione, comme les deux autres répliques que nous avons citées, sont des bâtiments qui forcent l’admiration et parlent à notre imaginaire d’enfant.  Cependant il me semble que le projet de l’Hermione est différent dès le départ des autres projets de répliques.

Il y a le choix d’une reconstitution historique très précise à partir de plans qui ont été retrouvés et de celui d’utiliser les techniques de l’époque (sans pour autant mettre en danger les ouvriers d’aujourd’hui). Reconstruire l’Hermione était donc une manière de réfléchir à la manière dont on procédait autrefois, mais avec un nombre limité d’ouvriers spécialisés… d’où les 17 années de construction qui sont aussi 17 années de visites. Les autres répliques ont été construites dans des chantiers navals ordinaires et à une vitesse de construction ordinaire avec des techniques modernes (un à deux ans).

Deuxièmement l’Hermione est la propriété d’une association qui est donc une organisation à but non lucratif. Le projet n’a été financé que par des dons de particuliers, les entrées visiteurs et des subventions des collectivités territoriales impliquées (Rochefort, la Charente-Maritime…). C’est également le cas pour la tournée 2018 dont la plupart des sponsors sont des collectivités territoriales (françaises et étrangères) et une organisation internationale, l’OIF Organisation Internationale de la Francophonie.

A l’inverse les autres répliques ont cherché un modèle économique capitaliste : navire utilisé pour des tournages de films hollywoodien à grand budget ; pour des croisières de luxe, pour des soirées privatisées…

Le pari de l’Hermione qui a fait en 2014 la preuve qu’il était capable de naviguer  l’Atlantique y compris par grosse mer et  pouvait compter sur son capitaine et son équipage est de pérenniser l’expérience sur la durée et de pouvoir continuer à faire découvrir ce navire dans d’autres ports et faire découvrir la navigation à voiles à d’autres jeunes. L’équipage du périple 2018  « Libres ensemble de l’Atlantique à la Méditerranée » est en effet constitué en partie de nouveaux gabiers qui appartiennent aux différents pays membres de l’OIF.

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans Histoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s