L’Amérique entre tensions et intégration : un exemple de sujet pour le Bac

En cette phase de révisions pour le Bac, voici un sujet que j’ai proposé à mes Terminales en janvier et dont le corrigé (beaucoup plus détaillé que ce qu’on peut attendre au Bac) permet de réviser un certain nombre de choses sur le continent américain. Il est peu probable qu’une analyse en géographie porte au Bac sur un tel type de document mais l’analyse d’un site Internet est un exercice salutaire dans le monde d’aujourd’hui où ils sont si nombreux et si disparates.

ANALYSE CRITIQUE DE DOCUMENT : LE PROJET EN GESTATION DE ZONE DE LIBRE ÉCHANGE (ZLEA) DES AMÉRIQUES

« Après avoir présenté le document vous montrerez ce qu’il peut apporter à la compréhension des processus d’intégration sur le continent américain depuis les années 1990. »

 ZLEA page d'acccueil

Source du document : http://www.ftaa-alca.org/alca_f.asp (dernière mise à jour du site 21 juin 2006)

Le document que nous allons analyser est un extrait de la page d’accueil du site officiel de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA). Il présente en bandeau les drapeaux des États américains concernés par ce projet d’intégration en gestation, soit 34 pays (bref la quasi totalité des États du continent américain). On peut cependant remarquer l’absence de Cuba, pays en froid avec les États-Unis depuis la révolution castriste de 1959 et qui est seulement depuis 2016 en train de rétablir ses relations diplomatiques et commerciales avec Washington.

Le document énumère les thèmes concernés par cette organisation de « libre-échange » comme le sigle le précise. On peut remarquer qu’il est question de liberté commerciale (« accès aux Marchés »), de règles à respecter pour que les échanges commerciaux soient équitables (« politique de concurrence », « subventions, antidumping et droits compensateurs »). On peut noter qu’il est également question de réfléchir à la manière de régler des différends commerciaux. Bref le site de l’OMC, Organisation Mondiale du Commerce, créée en 1995 et qui siège à Genève, présenterait les mêmes thèmes que celui de cette ZLEA tout en concernant la quasi-totalité des pays du monde.

Il ne semble pas être question de « développement » (le mot n’est jamais mentionné seul le terme d’ « investissement » est indiqué mais tout investissement n’implique pas nécessairement le développement d’un territoire, parfois il ne profite qu’aux investisseurs et à une faible partie de la population d’un territoire concerné).

On s’aperçoit également que ce site n’a pas été mis à jour depuis le 21 juin 2006 soit plus de dix ans : voilà une indication très suspecte concernant une organisation internationale. Plus encore, la page d’accueil de ce site semble datée : les sites actuels des organisations internationales sont en effet beaucoup plus visuels et attractifs.

Bref il semblerait donc que ce projet d’une zone de libre-échange concernant la totalité du continent américain ne soit pas en gestation comme le titre du document le suggère mais en voie d’abandon !

Mais il est nécessaire, pour mieux comprendre cette logique d’intégration et ce projet apparemment à l’arrêt, de présenter le continent américain, les tensions et inégalités qui y sont présentes.

L’Amérique est un continent de 43 millions de km² qui compte près d’un milliard d’habitants répartis de manière très inégale sur cet espace (avec de vastes zones très peu peuplées : Grand Nord canadien, Montagnes Rocheuses, Amazonie, Patagonie et une forte concentration sur les littoraux et dans certaines zones centrales des Andes (Mexique central, Colombie intérieure) . Le continent présente une très grande hétérogénéité territoriale avec trois États de très grande taille (Canada, États-Unis, Brésil), deux grands États (Argentine et Mexique) mais surtout une fragmentation politique, notable en Amérique du Sud, importante en Amérique centrale et considérable dans le bassin Caraïbe (d’où sur le site de la ZLEA la mention d’un problème lié aux « économies de petite taille »).

Cette hétérogénéité est liée à l’histoire du continent, colonisé dès le XVIe par les Portugais (Brésil), les Espagnols (reste de l’Amérique du Sud, Amérique centrale) puis par les Britanniques (Canada, futurs États-Unis) et les Français (Martinique, Guadeloupe, Guyane) avec un type de mise en valeur dans l’ensemble très inégalitaire (esclavage, grands domaines agricoles).

Le XIX e siècle a été marqué par un double phénomène : l’essor économique considérable des États-Unis qui deviennent la première puissance économique mondiale avant 1914 et l’émancipation de l’Amérique latine (anciennement portugaise et espagnole) qui, dans l’ensemble, ne parvient pas à trouver une stabilité politique et dont l’économie devient bientôt une sorte de « chasse gardée » des États-Unis. C’est ce que signifie dès 1823 le président des États-Unis, Monroe, dans un discours qu’on résume souvent par la formule « l’Amérique aux Américains » (par lequel les États Unis mettent en garde les États européens contre toute intervention en Amérique) mais ce slogan se transforme vite en « l’Amérique aux États-Unis » puisque les États-Unis ont désormais une influence sur le sort économique et politique des États d’Amérique latine dont ils exploitent les richesses (par exemple la banane du Costa Rica exploitée par une grande firme américaine United Fruit) et dont ils surveillent la vie politique (d’où l’expression de « républiques bananières » souvent utilisées pour désigner ces États latino-américains).

Globalement cette exploitation quasi coloniale a entraîné un grand retard de développement de l’Amérique latine marquée par la pauvreté, les inégalités sociales très importantes entre une bourgeoisie occidentalisée aisée et des paysans souvent sans terre venus grossir les bidonvilles des grandes villes (par exemple les célèbres « favelas » de Rio) ou restés dans l’intérieur.

Pourtant les années 1990 ont semblé marquer l’émergence d’un certain nombre de pays latino-américains à commencer par les deux plus importants d’entre eux : le Brésil (200 millions d’habitants) et le Mexique (125 millions d’habitants) à une époque où le phénomène de mondialisation s’accélère et les échanges économiques s’intensifient. De plus les années qui suivent la fin de la Guerre Froide sont marquées par un glissement à gauche des régimes politiques d’Amérique latine (Venezuela de Chavez, Brésil de Lula).

C’est dans ce contexte que deux organisations régionales se sont créées : la première en 1991 autour du Brésil : le Mercosur (Marché commun du Sud), la seconde autour des États-Unis, l’ALENA (Accord de Libre-échange nord américain) en 1994.

Le Mercosur regroupe 4 pays (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) qui ont été rejoints en 2012 par un 5e : le Venezuela. 5 membres sont également associés à ce Mercosur, les pays andins constituant la Communauté Andine (CAN) (autre modeste organisation régionale datant de 1969) : Pérou, Bolivie, Equateur et Chili et qui pourraient bientôt en faire partie.

L’ALENA regroupe 3 États dont le poids démographique, le niveau de développement et le poids économique sont très différents : les États-Unis 325 millions d’habitants, première puissance économique mondiale, pays industrialisé développé tout comme son voisin canadien aussi vaste que lui mais considérablement moins peuplé : 35 millions d’habitants ; il compte également le Mexique, 125 millions d’habitants, pays émergent où la pauvreté, les inégalités sociales et la corruption sont considérables. Cet accord de libre échange a profondément dynamisé la zone frontalière étasunienne-mexicaine en permettant le développement côté mexicain d’entreprises à capitaux étasuniens travaillant avec une main d’œuvre mexicaine, soumises à la législation mexicaine (coût du travail bas, législation environnementale laxiste, fiscalité négociable) et exportant sur le marché des États-Unis sans droits de douane (les « maquiladoras »). Cependant cet accord ne prévoit pas la libre-circulation des personnes et l’immigration des Mexicains vers les États-Unis est très fortement contrôlée (ce qui n’empêche pas la présence de très nombreux clandestins). Par ce mécanisme on comprend bien que l’ALENA semble fonctionner surtout au profit du marché étasunien, et accessoirement canadien sans pour autant avoir l’ambition de développer le Mexique.

L’objectif du Mercosur qui ne comprend que des pays en développement certains émergents (Brésil) d’autres en plus grande difficulté (Paraguay) est donc plus ambitieux : il y a implicitement l’idée qu’on ne peut pas compter sur une intégration régionale avec les États-Unis pour sortir l’Amérique du Sud de ses difficultés.

Voilà pourquoi les États-Unis ont tenté par l’initiative de la ZLEA en 1994, de phagocyter ce Mercosur. Ce verbe terme « phagocyter » est emprunté au vocabulaire de la biologie cellulaire et désigne la manière dont une cellule est capable d’en détruire une autre en la « dévorant ». Mais apparemment la manœuvre qui revient une fois de plus à une tentative des États-Unis pour assurer son contrôle sur le continent américaine a échoué.

Pire encore une nouvelle organisation régionale antiaméricaine s’est mise en place en 2004 l’ALBA Alliance Bolivarienne pour les Amériques, avec comme chef de file Cuba et le Venezuela. Elle se réclame donc de Simon Bolivar, le père de l’Indépendance de l’Amérique latine, regroupe de petits pays des Caraïbes, d’Amérique centrale (Nicaragua) et du Sud et son objectif est davantage le développement économique.

Mais là encore cette organisation trop récente semble relativement inefficace : le fait que son principal promoteur le Venezuela se soit tourné vers le Mercosur en 2012 en est l’indice.

Pour conclure les efforts d’intégration sur le continent américain sont donc à la fois récents et difficiles. Les inégalités sont peut être trop fortes sur ce continent, l’ingérence des États-Unis trop récurrente depuis la doctrine Monroe pour permettre un tel processus pourtant légitime.

A travers cet exemple on comprend peut-être mieux pourquoi l’Union-Européenne, malgré toutes ses difficultés est un projet d’intégration beaucoup plus abouti et ambitieux mais il porte sur un continent beaucoup plus homogène en terme de développement économique (intégrant des pays industrialisés développés) avec une répartition de population beaucoup plus équilibrée, un émiettement politique moins disparate (les plus grands États sont de taille moyenne) et son démarrage est plus précoce (les débuts de l’intégration remontent à la CECA en 1952).

Amérique intégration

Une carte déjà un peu périmée : elle date de 2006 au moment où le projet de ZLEA était encore d’actualité et où Cuba était encore un paria

Pour aller plus loin (quand le Bac sera passé) :

  • Un court article de Clio par François-Georges Dreyfus sur la doctrine Monroe :

https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_doctrine_de_monrOe_un_imperialisme_masque.asp

  • Un autre d’Hérodote sur le même sujet

https://www.herodote.net/2_decembre_1823-evenement-18231202.php

 

Publicités
Cet article a été publié dans Géographie, Lycée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s