Jean Monnet : l’Européen de Cognac

Suite à l’article précédent « En passant par la Lorraine », il m’a semblé intéressant d’évoquer notre régional de l’étape : Jean Monnet (1888-1979), son rôle dans la construction européenne et sa postérité dans notre carte scolaire.

Jean Monnet et Robert Schuman

A gauche Jean Monnet (qui est à l’époque Commissaire général au Plan), à droite Robert Schuman (Ministre des Affaires Étrangères) le 9 mai 1950 lors de la présentation du « Plan Schuman »  mis au point par Monnet et qui propose la création d’une Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier

Jean Monnet vient d’un tout autre univers géographique et culturel que Robert Schuman, le Lorrain, député de Thionville. Mais il appartient à la même génération : celle de la CECA (1952) et des traités de Rome (1957).

Natif de Cognac au bord de la Charente en 1888, Jean Monnet est issu d’une famille de négociants… en cognac. Il  n’a pas le parcours classique d’un fils de la bourgeoisie française nourri d’histoire et de littérature et qui a passé ses jeunes années enfermé entre quatre murs…

Il a arrêté le lycée à 16 ans. C’est quelque chose qu’on découvre quand on lit les premières pages de ses Mémoires, publiées en 1976 (642 pages !)

Jean Monnet mémoires

La réédition en format de poche des Mémoires de Jean Monnet parues en 1976

Très jeune Jean Monnet est envoyé par son père à Londres apprendre le métier auprès de clients anglais. C’est donc l’un des rares Français de sa génération à parler parfaitement la langue de Shakespeare ce qui explique qu’on le retrouve pendant la Première puis la Seconde Guerre mondiale à des postes originaux et où il montre ses qualité d’adaptabilité et d’innovation.

Une manière  originale pour découvrir son parcours de jeunesse est d’aller consulter dans les Archives (numérisées) de Charente sa fiche matricule (N° 1739 de la classe 1908 à la page 363 du registre). C’est là qu’on peut commencer à se rendre compte à quel point son parcours est original pour un Charentais de sa génération. Dans le registre de cette classe d’âge (qui a 26 ans quand la Première Guerre mondiale éclate), la plupart ont fait un service militaire de 2 ans,  puis été mobilisés le 2 août 1914 et démobilisés en janvier 1919 sauf s’ils sont morts entretemps ou ont été blessés.

Jean Monnet lui est exempté de service militaire en 1909 (sans mention d’un quelconque motif… sans doute les relations de son père qui estime que son fils n’a pas de temps à perdre au régiment, lui qui travaille déjà en Angleterre chez ses clients).

Jean Monnet  tout de même est affecté dans une caserne à Angoulême fin 1914 après avoir été déclaré « bon pour le service armé » car, à la fin de l’année 1914, compte tenu des nombreuses pertes intervenues depuis août, les Conseils de révision partout en France reconvoquent de nombreux jeunes gens qui avaient été exemptés, le plus souvent pour « faiblesse générale » et les jugent désormais aptes !).

En avril 1915, Jean Monnet est affecté au Ministère de la Guerre et c’est dans ce cadre qu’il va mener à bien des missions avec les Alliés.

Dans l’Entre-deux-guerres on trouve mention de ses changements d’adresse : il vit à New-York de 1929 à 1935 puis à Shanghai en 1935 et à nouveau à New York en 1936. Après la fiche n’est plus d’aucune utilité : Jean Monnet est dégagé de toute obligation militaire en 1937 car il va sur ses cinquante ans.

Ce n’est pas  ce Monnet que nous connaissons mais celui que nous découvrons dans nos programmes scolaires à travers son poste après la Seconde Guerre mondiale au Commissariat général au Plan puis comme instigateur de la CECA qui est annoncée par Schuman dans sa déclaration du 9 mai 1950.

On oublie ensuite la fin de son parcours (son action dans le Comité d’Action pour les États-Unis d’Europe) et notamment le fait qu’en 1988, à l’occasion du centenaire de sa naissance, ses cendres ont été transférées au Panthéon.

Quel homme était Jean Monnet ? Et existe-t-il une « méthode Monnet » ?

C’était l’interrogation à laquelle le professeur Andréas Wilkens n’a pas eu suffisamment le temps de répondre dans son intervention limitée de 20 mn à Thionville le 25 mars dernier. Mais ce fil directeur me semble très intéressant.

Quand on fait le bilan du parcours de Jean Monnet, on  découvre  un homme qui ne tient pas beaucoup en place. Cela peut surprendre quand on constate, a contrario, la grande stabilité géographique et en terme d’emploi du personnel politique et de la haute administration française.

Mais Jean Monnet n’est pas un politique ! Il n’a jamais brigué le moindre mandat électif : cela ne l’intéressait pas. Il ne ressemble pas non plus à ces grands serviteurs de l’État qui appartenaient à la bourgeoisie, une bourgeoisie suffisamment à l’aise par son héritage familial et son mariage (la dot de l’épouse) pour  que le choix de la haute fonction publique ne soit pas un instrument pour asseoir une fortune mais juste une vocation à servir… dans l’entre-soi de la bourgeoisie française.

Monnet a la même aisance financière mais n’a pas le même goût pour être fonctionnaire. Il m’apparaît comme quelqu’un  conscient de ses très grandes aptitudes  à organiser des choses complexes par rapport aux hommes de sa génération. C’est pour cela qu’il change souvent de poste au cours de sa vie, en fait dès qu’il a le sentiment qu’il n’a plus rien à y faire parce qu’il a mis en place les bases d’un système que d’autres pourront faire fonctionner sans lui.

La plupart des hommes auraient passé le reste de leur vie à faire grandir leur « bébé » (le Commissariat général au Plan ou plus tard la CECA)  : lui les a mis au monde puis est allé ailleurs, fort de l’expérience acquise.

Jean Monnet a eu l’originalité, à mon sens, de proposer des idées originales tout au long de sa vie et de laisser aux autres le soin de les faire prospérer. Il y a laissé des ennemis incapables de comprendre pour qui il « roulait » (les Américains ? la Finance internationale ? ) et pour trouver une cohérence à son parcours car il n’y en a pas !

Jean Monnet n’avait pas de « plan de carrière », contrairement aux diplômés français de sa génération qui savaient comment se placer dans la vie politique, la fonction publique, le barreau et l’entreprise mais dont les parcours ont parfois été fortement secoués par les guerres et les mutations économiques et sociales considérables du XX e siècle. C’est en ce sens que son parcours demeure intéressant aujourd’hui : il n’aurait pu n’être qu’un bourgeois négociant de cognac comme son père, il a été un innovateur.

 

Pour en savoir plus : les mémoires de Jean Monnet et la biographie d’Eric Roussel parue en 1996 chez Fayard :

Eric Roussel Jean Monnet

Un ouvrage collectif paru en 1999 sous la direction de Gérard Bossuat et Andreas Wilkens, Jean Monnet L’Europe et les chemins de la Paix aux Presses de la Sorbonne suite à un colloque international de 1997 :

livre Jean Monnet et la paix

Un lieu de ressources :  la maison de Jean Monnet en région parisienne à Houjarray (Yvelines). C’est là qu’il a écrit ses mémoires et est décédé en 1979.  Elle  est gérée par l’Association Jean Monnet (avec un financement de l’Union Européenne )

association et maison Jean Monnet.jpg

L’association qui depuis 1986 entretient la maison de Jean Monnet à Houjarray et en a fait un centre de recherche et de réflexion sur l’Europe ouvert aux scolaires, étudiants  et au grand public

Association Jean Monnet

Quelle postérité pour Jean Monnet  dans notre carte scolaire française ?

buste Jean Monnet à Cognac.png

Le buste de Jean Monnet devant le lycée polyvalent de Cognac, sa ville natale

Plus de 20 lycées français ont été baptisés Jean Monnet : à Annemasse (Haute -Savoie),  Aurillac (Cantal), Blanquefort (agglomération de Bordeaux), Caen, Foulayronnes (près d’Agen, Lot-et-Garonne), Crépy-en-Valois (Oise), Franconville (Val d’Oise), aux Herbiers (Vendée),  à Joué-les-Tours (agglomération de Tours), Limoges,  Libourne (Gironde),  Montpellier, Mortagne-au-Perche (Orne), Quintin (en Bretagne près de St Brieuc), Saint-Étienne, Saint-Symphorien (près de Lyon), Strasbourg,   Vic-en-Bigorre (Hautes-Pyrénées), Vitrolles (Nord de Marseille),Yzeure (près de Moulins, Allier).

Seuls trois ont un lien géographique direct avec le parcours de Jean Monnet : le lycée français de Bruxelles ; celui de la La Queue-les-Yvelines (non loin de sa maison  à Houjarray) et celui de Cognac, sa ville natale.

Jean Monnet est également le nom de l’Université de Saint-Étienne et d’un nombre important de collèges français que je n’ai pas pris le temps de recenser.

Cet engouement pour le « père de l’Europe » s’explique sans doute par l’époque à laquelle notre carte scolaire s’est  étoffée et par les générations des responsables qui ont eu à choisir des noms pour baptiser ces nouveaux établissements.

Ces différents lycées Jean Monnet sont généralement des établissements récents, baptisés par des responsables qui ont cru à l’Europe de la CECA et des traités de Rome et pensé que la figure de Jean Monnet serait une bonne étoile pour les lycéens d’aujourd’hui et de demain.

 

 

 

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