Les drones et la géographie : quelques éléments de réflexion

Suite aux deux précédents articles concernant la journée de formation à la Défense et à la Sécurité organisée à la base aérienne de Cognac en janvier 2017, il m’a semblé intéressant de faire un point sur l’utilisation des drones par l’Armée de l’Air française : Harfang et Reapers et comprendre le lien avec la géographie

C’est un élément de réflexion  dans notre appréhension des « conflits asymétriques » qui se sont développés depuis la fin de la Guerre Froide.

drone-reaper

Encore une fois la même photographie d’un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) Reaper actuellement utilisé dans le cadre de l’opération Barkhane aux confins sahélo-sahariens par l’escadron de drone 1/33 Belfort de la base de Cognac

Nos élèves semblent a priori en connaître beaucoup plus sur ce sujet que nous, soit parce que le Père Noël leur a offert un petit drone capable de survoler le jardin (qui est juste une sorte de petit hélicoptère télécommandé avec une caméra), soit parce que dans leurs jeux vidéos a priori réservés aux plus de 18 ans ( !) (dans Call of Duty Modern Warfare 3) ils ont découvert le drone américain Reaper dans son utilisation armée. (N.B. « Reaper » signifie en anglais  « la faucheuse », bref cette figure allégorique de la Mort…)

A Cognac il est uniquement question de l’utilisation d’un type de drone qu’on qualifie de « MALE » (moyenne altitude longue endurance) dans des missions d’observation, de surveillance et d’appui au sol mais il en existe d’autres !

Les différents types de drones

Un petit film du Ministère de la Défense (11 mn) datant de 2015 L’ère des drones définit ces objets, les montre, explique les types d’utilisation et ouvre sur des perspectives d’avenir intéressantes  :

Il commence par donner la définition de ce qu’on peut appeler drone : un appareil automatisé et télécommandé, réutilisable, sans pilote à bord, avec une caméra qui transmet des images en direct.

Le drone peut, selon les cas, évoluer sur terre, dans l’eau ou en l’air alors que spontanément on ne pense qu’aux drones qui volent ! Un drone n’est pas forcément petit : cela peut aller de la taille d’un stylo à celle d’un Rafale !

Le film nous montre ainsi un MINIROGEN, un petit robot télécommandé utilisé par exemple au Mali

un-minirogen

Un MINIROGEN présenté en 2014 lors de la journée Portes Ouvertes  au Centre Militaire de Formation Professionnelle de Fontenay-le-Comte: la présence du char donne l’échelle

L’Armée de Terre utilise des DRAC (Drones de Reconnaissance au Contact) qui volent entre 60 et 90 km/h et entre 80 m et 300 m d’altitude. Ils pèsent environ 8 kg.

drone DRAC.jpg

Un drone DRAC utilisé par l’Armée de Terre. Pesant 8 kg avec une envergure de plus de 3 m,  il est lancé à la main.

On peut comparer cela à des jumelles longue portée qui permettraient aux troupes au sol d’avoir une meilleure vision du terrain.

Il y a ensuite le SDTI (Système de Drone Tactique Intérimaire). Ce drone est plus grand, plus lourd (plus de 300 kg) et donc lancé avec une catapulte. Il vole jusqu’à 3 500 m d’altitude et peut rester quelques heures en l’air (jusqu’à 5 h). Il a une portée de quelques kilomètres.

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Un drone STDI  lancé avec une catapulte (il se pose avec un parachute)

On a ensuite les drones MALE (voir plus bas)

Enfin le futur drone furtif de combat Neuron est actuellement en expérimentation. Il peut peser jusqu’à 7 tonnes (quand il est armé), voler à la vitesse d’un avion de ligne et jusqu’à 14 000 m d’altitude. Le projet a été lancé en 2003 et le premier vol a eu lieu en 2012.

Drone NEuron.jpg

A gauche un Rafale, à droite un drone Neuron, au milieu un Falcon ( Dassault Aviation)

Les drones MALE utilisés à Cognac.

Le terrain d’opération  sur lequel ces appareils sont utilisés actuellement (les confins sahélo-sahariens) s’y prête tout particulièrement.

Un objet qui vole sans personne à bord…

Première idée : le drone MALE est un petit objet de haute technologie bardé d’électronique. Un petit avion sans pilote à bord, de 20 m d’envergure qui vole assez vite (moins de 500 km/h pour un Reaper). Il pèse  seulement 2 tonnes à vide (pour un Reaper), est construit en matériaux composites et n’a rien sur lui pour se défendre !

Mais, au moins, s’il lui arrivait malheur (foudroyé par l’orage ou détruit par un tir ennemi) son pilote n’est pas à bord mais resté au sol.

A titre de comparaison un Rafale armé pèse 20 tonnes, vole au-dessus de la vitesse du son, est très maniable et a tout un arsenal pour se défendre : on comprend donc que ces deux aéronefs n’ont pas le même type d’utilisation quand bien même leur pilote a la même formation de base.

Un tel drone n’est pas utilisable pendant la saison des pluies en climat tropical et ne peut être utilisé que sur des théâtres d’opération où l’on a la maîtrise aérienne ou au moins une large supériorité aérienne. Précisément dans ces types de conflits asymétriques où l’on a face à nos forces équipées et entraînées,  des groupes terroristes peu nombreux, parfois peu armés mais prêts à tout.

Si ces deux conditions sont réunies (beau temps et supériorité aérienne),  un drone MALE peut constituer un outil de surveillance remarquable parce qu’il peut pendant des heures voire plusieurs jours surveiller en permanence la même zone. A condition qu’on sache précisément ce qu’on veut surveiller… et dans une région aussi vaste que les confins sahélo-sahariens quand on ne le sait pas, autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

Aucun autre objet technologique  n’a cette faculté : ni un satellite à défilement (parce qu’il est obligé de défiler en permanence sur son orbite),  ni un satellite géostationnaire (qui ne peut maintenir une telle orbite que s’il vole à environ 36 000 km ce qui n’a d’intérêt que pour observer l’atmosphère comme le satellite Météostat !) ni un avion de chasse qui passe trop vite sur une zone (ce qui peut être intéressant pour repérer une zone d’accident mais pas pour surveiller un groupe terroriste).

Le drone MALE est invisible du sol parce il est petit et vole trop haut et surtout parce qu’il n’est pas au-dessus de la cible qu’il surveille mais en biais et donc ne s’entend pas du tout.

De plus c’est la manière dont il est piloté et envoyé sur une cible qui le rend vraiment original et intéressant.

… mais avec un équipage au sol de 4 personnes

En fait il y a 4 personnes en même temps qui sont présentes dans le « cockpit » qui se présente comme un gros caisson climatisé posé sur le sable à Niamey sur la base (on les voit dans le petit film y entrer à 5 mn 14).

Le premier, le seul auquel on songe, est un ancien pilote de chasse, c’est lui qui utilise toute son savoir-faire de pilote pour faire voler le drone. Mais à côté de lui, il y a trois autres opérateurs. Pour simplifier un qui s’occupe de régler la caméra en fonction des conditions d’éclairement et permettre la meilleure résolution possible y compris de nuit.

Un autre qui s’occupe des liaisons satellites car le drone envoie en permanence des données par satellite jusqu’au « cockpit » qui peut se trouver à des milliers de kilomètres de là.

Ainsi les Américains pilotent les drones qu’ils utilisent en Afghanistan ou ailleurs depuis les États-Unis. Tandis que l’escadron de drones de Cognac pilote les drones qu’il utilise au Mali depuis sa base de Niamey au Niger.

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Le cockpit d’un drone Reaper tel qu’il est utilisé par les Américains depuis le Nouveau-Mexique pour des missions en Irak en 2007

Enfin le dernier opérateur est, si on simplifie, un officier de renseignement, qui analyse les informations recueillies en temps réel et est en contact permanent à la fois avec son équipage mais aussi avec le commandement.

« Patterns of life » et genres de vie : une approche géographique ?

Pour tenter de nous expliquer la manière dont ils observent avec leurs drones les activités de terroristes potentiels, notre interlocuteur a utilisé l’expression de « patterns of life » (POL). C’est un concept notamment utilisé par la NSA dans un but de surveillance. Il s’agit de renseigner précisément le mode de vie d’un présumé suspect pour pouvoir anticiper ses actions futures.

Cela m’a immédiatement fait penser à l’expression « genres de vie » de notre vieille géographie rurale vidalienne du début du XX e siècle…

Bref le travail d’un officier de renseignement d’aujourd’hui basé au Niger serait-il un peu un travail de géographe comme autrefois ?

De grandes thèses d’État ont été rédigées mettant en évidence de manière très minutieuse les genres de vie de différentes communautés rurales.

Pour ma maîtrise de géographie au Sénégal en 1984 sous la direction de Paul Pélissier,  j’avais lu avec grand intérêt sa volumineuse thèse :  Les paysans du Sénégal : les civilisations agraires du Cayor à la Casamance datant de 1966 (944 pages).

Il m’avait aussi demandé en guise de C2 (le certificat complémentaire qui a l’époque devait compléter le mémoire de maîtrise) de rédiger le compte-rendu de deux thèses concernant les genres de vie nomades dans le Sahara rédigés par deux chercheurs de l’IFAN (Institut Français d’Afrique Noire, basé à Dakar et aujourd’hui devenu l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, cet institut de recherche fondé en 1938 dont le premier directeur est Théodore Monod (1902-2000), l’un des plus grands spécialistes du Sahara) :

  • celles d’Edmond Bernus,  Touaregs nigériens, unité culturelle et diversité régionale d’un peuple pasteur (Orstom, 1981)
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La thèse d’Edmond Bernus (1929-2004), grand spécialiste des Touaregs parue en 1981 et rééditée en 1993

  • celle de Charles Toupet, La sédentarisation des nomades en Mauritanie centrale sahélienne, 1975. (490 p)  Les travaux de recherche de Charles Toupet portent sur d’autres groupes nomades notamment les Maures et les Toubous

 

Je pense qu’aujourd’hui encore ces deux thèses (et les articles ultérieurs qui en ont découlé) qui s’appuient sur un travail de terrain de nombreuses années au contact des populations nomades, constituent le socle sur lequel peuvent s’appuyer les opérations de renseignement même pilotées avec des drones pour comprendre le fonctionnement des campements dans cette région.

Car la mondialisation en  cours n’a pas totalement fait voler en éclat les genres de vie ancestraux des nomades du Sahara même si ces genres de vie ont été fortement modifiés par la sédentarisation (comme l’exprimait déjà Charles Toupet) et les bouleversements géopolitiques récents.

 

Pour en savoir plus sur Edmond Bernus

 

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