Les Philippines : quelques jalons pour les Terminales et les curieux

Un petit ouvrage de géographie sur les Philippines : L’avenir des Philippines. Un archipel dans la mondialisation est paru récemment (1er semestre 2016) sous la plume d’Yves Boquet, professeur de Géographie à l’Université de Bourgogne aux EUD (Études Universitaires de Dijon),

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carte de localisation Philippines CLG APHG 2017

Petit format, mise en page très sobre (une seule carte de localisation en noir et blanc, aucune photographie) mais un titre problématisé dans l’optique de notre programme de géographie de Terminale qui fait de la mondialisation la problématique générale et un texte précieux car il n’existe pas en français d’autres mises à jour récentes aussi claires et documentées, avec certains passages accessibles à nos élèves de Terminale leur offrant de analyses précises (p 45 sur le processus de développement économique) et des exemples originaux (p 53 sur les centres d’appel (« call-centers »).

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Je me propose d’en tirer ici quelques éléments pour nos collègues enseignant en Terminale et leurs candidats au Bac. Un peu comme je l’ai fait l’an passé à propos de l’ouvrage de Sylvie Brunel, L’Afrique noire est-elle si bien partie dans l’article  :

Du Liban à l’Afrique : le sujet qu’on n’attendait pas

On a là une géographie d’abord descriptive (il faut bien commencer par là pour parler d’un espace peu connu ), très attentive au terrain (par exemple dans la description des modes de transport informels (« jeepneys » et « trisikel » ci dessous) ou celle des « sari-sari », ces petits magasins qui vendent en micro-quantités).

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sari-sari

Seul le quatrième et dernier chapitre s’intéresse aux défis et donc à l’avenir.

Les trois premiers se focalisent d’abord sur :

  • la présentation générale  : chapitre I  « 7107 îles et une mégapole »
  • sur l’histoire : chapitre II  « les héritages d’une double colonisation »
  • sur les activités économiques  : chapitre III   « l’économie philippine dans la mondialisation »

trois points indispensables en géographie avant de pouvoir réfléchir sur l’avenir d’un pays d’où le  chapitre IV : « les défis du nouveau président ». (Un nouveau président, Rodrigo Duterte, qualifié par certains médias de « Trump des Philippines » à cause de certains propos outranciers, a été  élu en mai  2016 et  hérite de multiples problèmes)

Nos élèves de Terminale donnent parfois, dans leur copie de Bac, l’impression qu’on peut faire l’économie de cette démarche en géographie et faire de la géopolitique sans commencer par présenter l’espace concerné ! On va ainsi retrouver exposé de manière parfois pédante les revendications de la République Populaire de Chine sur les îles Spartley (cf la carte ci-dessus pour voir leur localisation par rapport aux pays riverains) alors que le candidat aura totalement fait l’impasse sur une présentation même rapide de ce géant démographique, de son vaste territoire, de son histoire ancienne et plus récente !

Peut-être les intitulés déjà problématisés de nos chapitres de Terminale n’aident-ils pas nos élèves  : « Le continent américain entre tensions et intégration », « États-Unis-Brésil : rôle mondial, dynamiques territoriales », « Le continent africain face au développement et à la mondialisation », « L’Asie du Sud et de l’Est : les défis de la population et de la croissance », « Japon – Chine : concurrences régionales, ambitions mondiales » « Mumbai : modernité, inégalités »…

Souvent ils se précipitent sur ces grands mots : « défis », « concurrence », « tensions », « inégalités » comme un os à ronger et oublient que, dans l’analyse de la formulation de ces intitulés, c’est l’espace concerné (Afrique, Amérique, Asie du Sud et de l’Est…) qui est le mot-clé principal et donc l’objet d’analyse.

Effectivement l’objet de la géographie régionale (en tout cas au petit niveau de l’enseignement secondaire) n’est jamais que l’analyse de l’organisation d’un espace géographique (c’est-à-dire de manière un peu simpliste de sa « mise en valeur » par l’homme) et pas un discours argumenté mais abstrait sur un concept (développement, intégration, mondialisation…)

Quelques jalons donc sur les Philippines tirés de ce petit ouvrage auquel je renvoie le lecteur pour des analyses plus précises.

Les Philippines sont un des trois grands États-archipels d’Asie avec le Japon et l’Indonésie.

Avec 300 000 km², l’archipel des Philippines a une superficie équivalente à celle de l’Italie ou du Vietnam ; il est juste un peu plus petit que le Japon. Sa population est de 100 millions d’habitants, d’où une densité moyenne de 330 hab/km²

L’archipel compte environ 7 000 îles dont les 11 îles principales concentrent 96 % du territoire et de la population.  Il s’étend dans la zone intertropicale  sur 1 850 km du Nord au Sud. L’île la plus septentrionale se situe à  seulement 150 km au sud de l’île de Taïwan (traversée par le tropique du Cancer) et l’île la plus méridionale est à environ 5° de latitude nord.

Cette position en latitude explique l’alternance au cours de l’année du système des vents. C’est le phénomène de la « mousson » : de décembre à mai,  des vents du Nord-est relativement peu humides ;  de fin mai à novembre des vents du Sud-ouest très fortement chargés d’humidité apportant des cumuls d’eau considérables. C’est donc pendant cette période que surviennent des « typhons » (c’est le nom qu’on donne usuellement en Asie orientale aux cyclones tropicaux) très meurtriers dans cette région.

L’archipel  philippin est un archipel montagneux et volcanique situé sur ce qu’on appelle la « ceinture de feu du Pacifique » dont les points culminants ont  un peu moins de 3 000 m d’altitude. Il compte plusieurs volcans actifs dont le Pinatubo à une centaine de kilomètres au nord-ouest de la capitale Manille ( qui a connu une éruption catastrophique en 1991) ou le Mt Mayon. Le risque sismique est également très élevé.

jeepney

L’archipel  présente 3 parties à peu près égales en superficie d’environ 100 000 km² chacune :

  • au Nord l’île de Luçon  où se trouve la capitale Manille, mégapole de 11,5 millions d’habitants, île  où la densité est très élevée : plus de 450 hab/km²  (ce qui est la même densité que sur l’île principale du Japon, Honshu)
  • l’archipel des Visayas au centre dont l’île la plus connue est Cebu (c’est à proximité de cette île que Magellan fut tué en 1521). Sur cette petite île la densité atteint plus de 800 hab/km² (on s’approche ici des densités présentes sur l’île indonésienne de Java (1 000 hab/km²)
  • au Sud l’île de Mindanao dont les densités restent plus faibles où se trouve la ville de Davao.

La croissance démographique reste importante aux Philippines : 3 millions de naissances par an environ. Effectivement l’indice de fécondité est élevé par rapport à la plupart des pays émergents d’Asie du Sud et de l’Est avec 3,1 enfants/femme (contre par exemple 1,6 pour la Thaïlande) : on observe beaucoup de grossesses de jeunes femmes, peu de contraception à cause du poids du catholicisme.

La double colonisation, espagnole du XVI e siècle à la fin du XIX e siècle puis américaine explique l’originalité du pays par rapport aux autres pays de l’Asie du Sud-est.

Magellan arrive à Cebu dès 1521 où il est tué. L’archipel est baptisé Philippines en 1543 (en hommage au roi d’Espagne Philippe II) et reçoit son premier gouverneur venu du Mexique en 1564. La ville de Manille est fondée en 1572.

Dès les débuts de la colonisation espagnole, les relations se font à partir de l’Amérique et non pas directement d’Espagne (car la route des Indes est contrôlée par les Portugais). Cette colonie espagnole, si  éloignée, ne devient jamais rentable. Des tensions sont présentes dès le départ avec les « Moros » de Mindanao et de Sulu au sud qui sont musulmans. Les autres indigènes se convertissent aisément au catholicisme sauf ceux qu’on appelle « Negritos » (cette population aborigène aujourd’hui métissée qu’on trouve dans les montagnes et qui demeure animiste ).

La colonisation se fait comme en Amérique latine avec des villes et leur place centrale entourée de beaux édifices (la « plazza mayor« ). Elle s’appuie sur des chefs locaux (les « principales ») et met en place un système d’exploitation du pays (système de « l’encomienda « ) avec de grands domaines agricoles (« haciendas« ).

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Plazza mayor de Manille 1852 (aquarelle d’un voyageur allemand : Carl Johann Karuth)

Ce n’est qu’après l’ouverture du canal de Suez (1869) qui raccourcit considérablement le temps de trajet que de jeunes Philippins peuvent aller étudier en Europe (on les appelle les « illustrados »).

Assez logiquement, ces jeunes diplômés rentrés d’Europe appellent à contester la tutelle coloniale espagnole et c’est ainsi que José Rizal, principal héros national philippin (ophtalmologiste et écrivain), termine exécuté en 1896 !

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frontispice du roman Noli me tangere de José Rizal (1861-1896, publié à Berlin en 1887 et qui décrit la société coloniale aux Philippines

 

En 1898 les États-Unis profitent de l’affaiblissement de l’Espagne pour « affranchir » Cuba et les Philippines : en réalité si le nouveau leader philippin Aguilnado proclame l’indépendance le 12 juin 1898 ( et cette date du 12 juin est resté le jour de la fête nationale philippine), dès le mois de décembre 1898 la souveraineté de l’archipel philippin est transférée aux États-Unis moyennant un dédommagement à l’Espagne.

Les États-Unis poursuivent dans une logique de colonisation tout en modernisant certains éléments : création de l’Université des Philippines en 1908 ; redistribution des terres de L’Église avec indemnité au Vatican… mais pour les attribuer à des grands propriétaires terriens. S’il y a bien exploitation du pays (mines, bois, agriculture commerciale –sucre de canne, bananes, ananas-), il n’y a aucun début d’industrialisation.

Après 1935 de nouveaux projets sont mis en place et la tutelle coloniale américaine  s’allège : nouvelle capitale administrative à Quezon City (qui se trouve au nord-est de Manille et est aujourd’hui englobée dans l’agglomération de Manille) ; colonisation agraire de Mindanao ;  promotion du tagalog comme langue nationale ; création d’une armée philippine. Mais ces efforts de modernisation n’ont pas le temps de porter leurs fruits : dès le 8 décembre 1941 (le lendemain de l’attaque de Pearl Harbour) les Philippines passent sous occupation japonaise jusqu’au débarquement américain de Leyte en octobre 1944. Les dégâts sont considérables, à Manille notamment.

Après la Seconde Guerre mondiale les Philippines deviennent réellement un pays indépendant mais les États-Unis y conservent leurs bases militaires et continuent à exercer une forte influence économique et politique.

Le Président Marcos, soutenu par les États-Unis dirige le pays de 1965 (date à laquelle il est élu régulièrement) jusqu’à 1986 (date à laquelle il prend la fuite et se réfugie à Hawaï) : en 1983 il a fait assassiner son adversaire politique, Benigno Aquino, a été lâché par L’Église ce qui  déclenche un vaste mouvement de contestation populaire. Le peuple philippin retient de cette révolution le fait qu’on découvre plus de 1 000 paires de chaussures dans les placards de Mme Marcos ! C’est alors  la veuve de Benigno Aquino, Corazon Aquino qui arrive alors au pouvoir. Inexpérimentée, elle redonne le pouvoir aux grandes familles. Son fils Benigno Aquino III est président de la République de 2010 à 2016, remplacé depuis l’an passé par Rodrigo Duderte.

Le troisième chapitre explique les raisons d’un décollage industriel raté (contrairement à la plupart des autres pays d’Asie du Sud-est) par l’incapacité du pays à disposer d’un État fort et indépendant avec des cadres éclairés. Le personnel politique philippin au lieu de travailler pour l’intérêt public utilise L’État comme instrument d’enrichissement personnel.

La croissance économique actuelle est essentiellement tirée par l’immobilier, un commerce sans réel développement. Il en résulte le fait que 2/3 des Philippins restent pauvres, 1/3 ne mangent pas correctement.  Il existe une très forte propension à l’émigration (notamment des femmes) vers les États-Unis et  les pays du Golfe (avec lesquels les liaisons aériennes sont excellentes et se sont renforcées grâces aux compagnies en plein essor Emirates (Dubai) et Etihad (Abu Dhabi), Qatar Airways). Les hommes philippins sont très nombreux à s’employer comme marins sur toutes les flottes du monde.

Le pays souffre également des difficultés liés au transport. Les transports intérieurs sont compliqués par la configuration de l’archipel : transport en ferries (souvent vétustes)  et en catamarans rapides (pour les passagers) mais aussi en avion avec, aux côtés de la compagnie nationale, Philippines Airways, des compagnies « low cost » Cebu Pacific, Zest Airways. L’ouverture internationale est compliquée par la saturation de l’aéroport international de Manille : il présente une faible ouverture hors d’Asie avec peu de liaisons directes avec l’Europe.

Le transport local est assuré par ces véhicules bricolés qu’on trouve souvent en Asie du sud-est : « jeepney »  (taxi collectif à 20 ou 30 places), « multicabs » « trisikel » « skylab » (moto avec un banc pour 3 ou 4 personnes !) et des bus plus modernes.

Le port de Manille, principal port du pays, bien que doté d’installations modernes pour la manutention des conteneurs, n’a qu’un trafic relativement modeste à l’échelle de l’Asie du Sud-est, notamment du fait que les Philippines n’ont pas à exporter tous ces produits manufacturés qui encombrent les ports chinois, japonais, taïwanais, sud-coréens…

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Le très moderne terminal-conteneurs du port de Manille. On distingue au premier plan un habitat très précaire au bord de l’eau

Je terminerai cette analyse par quelques mots sur la Mégapole de Manille

Dans les limites de « Metro Manila » (le Grand Manille) (17 communes), elle regroupe 11,5 millions d’habitants soit 5 à 6 fois plus que les autres grandes villes du pays (Cebu et Davao). Manille  est souvent prise comme exemple (au collège comme au lycée) quand on étudie l’urbanisation dans les pays en voie de développement car elle en est l’archétype, mêlant luxueux centres commerciaux (3 des plus grands « shopping malls » d’Asie se trouvent à Manille le SM Mall of Asia, SM Megamall et SM North) et habitat précaire  (1/3 des habitants vivent dans ce type de quartiers).

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Le « shopping mall » Mall of Asia (42 hectares)

La tendance actuelle est la création de « townships » enclaves urbaines de mixité fonctionnelle (mais pas sociale) où l’on peut vivre, se divertir, travailler et qui sont enkystés au milieu du chaos.

Les problèmes à Manille sont multiples : inondations, transport (seulement 3 lignes de métro aérien très insuffisantes), logement, déchets, pollution de l’air et des cours d’eau, criminalité.

Pour finir trois pistes d’approfondissement sur les Philippines pour rendre ce pays lointain plus incarné : ( mais il est nécessaire de lire couramment l’anglais !)

Site « Unveiling Rizal » : Pour découvrir l’univers littéraire de José Rizal

Ce site évoque la personnalité originale de José Rizal (1861-1896) le héros de l’indépendance. Né en 1861, il a fait des études de médecine en Espagne avant d’aller se spécialiser en ophtalmologie à Heidelberg en Allemagne. Il a décrit la société philippines sous colonisation espagnole dans ses deux romans écrits en espagnol : Noli me tangere (paru à Berlin et 1887) et El Filibusterismo (paru en Belgique en 1891) (traduit en anglais sous le titre de The Reign of Greed -le règne de l’avidité- ). Ces deux romans font partie du bagage culturel que tout lycéen philippin a lu ! Il sont analysés sur ce blog et donnent envie de les lire (en anglais ? en espagnol ?)

 Site « Nostalgiafilipinas » :

Sur l’histoire, principalement de Manille, un site très documenté avec de nombreuses photographies anciennes : Photos anciennes sur les Philippines

Le blog personnel de Tibor Barna : Blog sur l’Asie du Sud-Est

Un Hongrois qui s’exprime en anglais tient ce blog dans lequel il raconte avec beaucoup de précision et de magnifiques photographies un long périple de 5 ans à bicyclette en Asie du sud-est. Il y en a notamment de très belles sur les Philippines (à la fois ces paysages ruraux extraordinaires avec leurs rizières étagées mais aussi des instantanés de la vie quotidienne) :

Les illustrations qui précèdent sont tirées de ces 3 sites.

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