Des copies et des profs…

Une petite réflexion personnelle en cette période de l’année où nous sommes des centaines de professeurs en France en ce moment à corriger des copies de Baccalauréat, de Brevet des Collèges mais également de concours et d’examens universitaires.

sujets de Bac Républicain lorrain

J’ai emprunté cette photo au site du quotidien messin le Républicain lorrain qui avait publié l’an passé le 27 juin 2015 un article sur le sort des milliers de copie de Bac expliquant l’énorme logistique mise en œuvre pour cet examen :

Mais une fois que ces grandes enveloppes remplies de copies  nous sont confiées pour la correction que deviennent-elles ?

Corriger des copies d’examen !

Il y a peu de taches aussi délicates et dérangeantes  dans notre métier que de corriger des copies.

Lire une copie et lui attribuer une note qui nous peut nous sembler méritée en notre âme et conscience compte-tenu des circonstances et de notre expérience est un peu ce que fait un juge  à l’issue d’un procès. Mais, même si les conséquences sont beaucoup moins terribles pour le candidat, cela reste difficile pour nous car, contrairement au juge, nous ne sommes pas, dans notre métier, en permanence dans cette posture d’avoir à juger.

Le reste du temps, et c’est a priori pour cela que nous avons choisi ce métier, nous sommes dans une autre posture : celle où nous aimons éveiller de jeunes esprits, leur apprendre à réfléchir, leur transmettre des connaissances et des savoir-faire, celle où nous cherchons les moyens de les encourager, de les mettre au travail et de les voir progresser.

Partant du principe que les élèves ont fait du mieux qu’ils pouvaient (ce qui pourtant n’est pas systématiquement vrai même lors dans un examen !), nous en arrivons, quand nous corrigeons des copies d’examen, à douter de nos compétences à transmettre ce qui nous avait pourtant semblé important.

J’avais déjà exprimé cette inquiétude dans une petite nouvelle écrite en 2011 (c’est-à-dire avant la réforme du Bac et les nouveaux programmes) après avoir corrigé un paquet de copies venant du Liban.

Cette nouvelle intitulée Les souffrances du vieux correcteur met en scène un professeur d’Histoire-Géographie, Simon, proche de la retraite, dont les enfants ont quitté la maison. Il se retrouve seul avec son épouse handicapée en fauteuil et un caniche exubérant à corriger ses copies de Bac au sous-sol de sa maison en s’interrogeant sur la situation géopolitique du Proche Orient et la mondialisation…

« Simon a reçu son précieux paquet de copies de Baccalauréat mercredi dernier : des copies en provenance de Beyrouth. Déçu, il a regardé l’enveloppe en plastique DHL. Il espérait autre chose : un vrai paquet à l’ancienne, enrobé de papier kraft, avec un timbre libanais poste aérienne.

Simon n’est pas encore habitué au XXI e siècle. Il ne commande rien sur Internet, continue de faire ses courses à Auchan avec un caddie. Il est resté à une autre époque. Celle d’avant la mondialisation, d’avant les téléphones portables, les porte-conteneurs de 12 000 EVP qui assurent la liaison Shenzhen-Rotterdam en moins de temps qu’il n’en fallait autrefois pour partir en vacances jusqu’en Grèce avec Christine. »

Le pauvre Simon s’interroge sur la signification de cet exercice et je lui fais dire à propos des copies de Bac :

« Il s’agit, le jour du Bac, de montrer dans sa copie qu’on peut partir faire sa vie en ayant acquis quelques fondations solides sur lesquelles on pourra s’appuyer plus tard. C’est ce que Simon cherche à traquer dans les copies, et c’est pourquoi il a besoin de tout son temps et de tout son calme, en bas au sous-sol. »

Et voici comment se terminent ses corrections :

« Le paquet de copies touche à sa fin. Simon a calculé la moyenne : 8,8. C’est faible pense-t-il…. Il espère qu’ils auront le Bac quand même… »

On peut  retrouver cette nouvelle  in extenso sur mon blog personnel à l’adresse :

Mais, heureusement, Simon mon personnage est à la retraite en 2016 ! Il n’a pas vécu comme nous la dernière réforme du lycée, celle de la rentrée 2009 et ne vivra pas celle qui s’annonce au collège à la rentrée 2016 !

Son cours sur la mondialisation n’est d’ailleurs plus à jour ! Aujourd’hui les porte-conteneurs comme le Jules Verne de la CMA-CGM ont une capacité de 16 000 EVP. La mondialisation s’est encore accélérée et la situation au Proche et Moyen Orient est devenue encore plus embrouillée qu’elle ne l’était  avant le « Printemps arabe » et la naissance de « Daesh ».

Notre manière de corriger les copies a dû s’adapter !

Nous ne pouvons plus comme Simon nous défausser en trouvant notre moyenne de Bac trop faible et en espérant que les élèves « auront le Bac quand même… » Les points de suspension suggérant que, pour cela, ils devront avoir travaillé dans d’autres matières que la nôtre ou refaire une année de Terminale…

Car, nous qui sommes en poste, savons que c’est faux !

S’il est nécessaire que notre moyenne de correction soit autour de 11,5 voire un peu plus en Terminale S quels que soient les sujets donnés et quel que soit le paquet de copies que nous récupérons, c’est que sans cela tout le système s’effondrerait !!! Et c’est globalement vrai dans toutes les matières et toutes les séries de Bac. C’est ce que nous expérimentons depuis la réforme du lycée de 2009.

Nous n’avons pas de place en redoublement dans nos lycées pour des adolescents qui manquant de bases auraient besoin de les consolider : juste pour un petit pourcentage de redoublants. Or nous serions obligés de les reprendre s’ils échouaient !

Nous ne pouvons pas non plus les laisser quitter le lycée sans Bac car l’intérêt de ce diplôme, qui est le premier grade universitaire, est qu’il assure à un jeune de 18 ans un statut d’étudiant à un coût très limité pour ses parents (quasiment nul pour un boursier) avec une protection sociale, l’accès à des mutuelles bon marché, au restau U, aux logements étudiants, à des nombreuses réductions…

A défaut d’avoir des bases pour réussir dans les études supérieures, le Bac français permet donc de bénéficier provisoirement d’un statut protecteur et valorisant : être « étudiant », même si l’on n’étudie pas grand-chose, est plus satisfaisant qu’être « au chômage » !

Et puis si, dans un ou deux ans, nos Bacheliers généraux ou technologiques décident de faire un CAP coiffeur, pâtissier ou chaudronnier, ils seront dispensés des épreuves générales et pourront se contenter de préparer les épreuves théoriques et pratiques.

Entraînés dans ce système nous sommes contraints, chacun à notre niveau, de laisser filer les choses : des CM2 qui passent en Sixième en lisant avec difficulté ; des Troisième en difficulté qui passent en Seconde générale et technologique ; des Secondes largués en sciences qui passent quand même en Première S ; des Bacheliers généraux qui s’expriment dans un français plus qu’approximatif et démarrent des études supérieures de Sciences Humaines.

Et, pour l’instant, nous n’avons pas d’autre choix que d’essayer quand même, chacun à notre petit niveau, de poser des fondations et d’essayer de les consolider mais avec des élèves, face à nous qui savent que, quoi qu’ils fassent, ils passeront dans la classe supérieure et auront presque tous le Brevet puis le Bac.

Difficile dans ces conditions de faire accepter à des adolescents que nos exigences de rigueur sont importantes pour l’avenir car, pour l’instant, elle ne sont pas nécessaires pour le présent  !

Alors 20/20 au Bac pour valoriser les meilleurs ?

Cette année j’ai mis 20 à quatre copies de mon paquet. Elles ne sont pas parfaites d’accord mais sortaient du lot. Il y une génération on aurait considéré qu’un 16 voire un 17 était bien suffisant…C’était « très bien », cela suffisait sans doute pour être fier de soi à 17 ans sans prendre la grosse tête.

Mais aujourd’hui cela me semble différent et c’est pourquoi il me semble important de « marquer le coup » vis-à-vis  de mes collègues de Sciences. Rédiger en 3 h une composition d’histoire sur « La gouvernance européenne depuis le traité de Maastricht » ou « Le Proche et le Moyen Orient un foyer de conflits depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale » agrémentée d’un croquis de synthèse sur « l’Afrique : contrastes de développement et inégale intégration dans la mondialisation » est un exercice très difficile pour un jeune de 17 ans !

J’irais même jusqu’à affirmer que nos exercices en Histoire-Géographie (composition, étude critique de document, croquis de synthèse) sont devenus intellectuellement plus difficiles que les exercices de Mathématiques aujourd’hui proposés en Terminale S  qui, eux, le sont moins qu’il y a une génération.

Très peu de nos élèves en sont conscients et sont capables d’affronter correctement de tels sujets. On croit encore trop souvent qu’il suffit d’être un perroquet savant pour être bon en Histoire-Géographie. En réalité nous sommes la discipline qui, dans le Baccalauréat général, met en œuvre le plus de mécanismes intellectuels complexes.

Alors oui ! Je dis bravo à ces jeunes de 17 ans qui ont travaillé, écrivent dans un français aisé et ont réussi à traiter ces sujets. Mais je dis surtout bravo à ces collègues qui ont réussi à être écoutés et transmettre leur manière d’analyser les choses et de faire de l’Histoire-Géographie avec un horaire aussi restreint et un programme aussi ambitieux.

Car ce qui est présent dans ces excellentes copies, on ne le retrouve dans aucun manuel  ni dans aucun fascicule de révisions… juste dans un cours de professeur transmis par oral à sa classe de Terminale au fil de l’année  quand elle lui fait confiance.

Des sujets plus faciles pour tous les autres ?

Mes collègues ont raison de réclamer des sujets plus faciles (cf la tribune de François da Rocha Carneiro du 21 juin 2016 sur le site national de l’APHG) car il est beaucoup plus satisfaisant pour nous qui sommes au contact direct des copies de mettre une note au-dessus de la moyenne à un candidat qui avait quelques connaissances sur les sujets proposés parce qu’ils étaient plus faciles à maîtriser que de chercher désespérément des « éléments de valorisation » alors même que ce candidat s’emberlificote le stylo dans une chronologie non maîtrisée, mélange ses localisations et multiplie les contresens.

 Aucun élève ne devrait avoir 20,5 de moyenne au Bac !

Aujourd’hui les candidats les meilleurs obtiennent leur Bac avec une moyenne supérieure à 20/20 grâce aux points d’option.

Chaque année les journalistes ne manquent pas de le rappeler dans le JT de 13 h le jour des résultats à l’attention des générations âgées qui regardent la télé à cette heure !

Or pour moi c’est peut-être le détail qui discrédite le plus le Bac d’aujourd’hui. Et c’est injuste car ces excellents élèves d’aujourd’hui valent, à mon sens, les excellents élèves d’autrefois. Ils ne sont pas plus nombreux non plus.

Que vont devenir les autres ?

Par contre ce qui est certain c’est que nombre de Bacheliers d’aujourd’hui n’ont pas de bases  suffisantes ni dans leur langue maternelle, ni en sciences, ni en langues faute d’avoir suffisamment automatisé  les fondamentaux et d’avoir travaillé avec régularité depuis le primaire.

Ils ont juste infusé dans notre système scolaire de 3 à 18 ans, comme un sachet de thé dans de l’eau chaude...

Nous avons l’impression que ce n’est pas efficace mais, sur la durée, cette imprégnation l’est sans doute plus  qu’il n’y paraît à condition qu’ils n’aient pas adopté pendant cette longue scolarité une attitude de mépris et d’opposition systématiques à l’encontre de la culture scolaire.

Rien n’est encore perdu pour eux à 18 ans à condition qu’ils acceptent qu’ils ne pourront  pas réussir les mêmes études supérieures que  ceux qui ont baigné depuis leur enfance dans un milieu culturellement favorisé et qui ont travaillé depuis le CP (et qui pour certains ont aussi beaucoup d’argent).

C’est trop tard dans le système français pour aborder les filières les plus sélectives de l’enseignement public, celles qui sont gratuites (en théorie) mais demandent d’être hyper performants dès 19 ou 20 ans (médecine, classes préparatoires aux Grandes Écoles les plus prestigieuses).

Ce n’est pas trop tard par contre pour espérer patiemment réussir un cursus universitaire long à condition de se mettre au travail, de progressivement combler ses lacunes et de choisir une voie où l’on pourra s’intégrer dans le monde du travail avec le diplôme obtenu même si l’on n’a  pas de réseau.

Ce n’est pas trop tard pour bifurquer vers des métiers manuels qui nécessitent un CAP.

Ce n’est pas trop tard pour traînasser  dans les études supérieures tout en entrant dans la vie active par de petits boulots précaires et à temps partiel puis d’avoir l’énergie, plus tard, d’entreprendre une formation professionnelle solide… qu’on réussira notamment parce qu’on a eu la chance d’infuser plus jeune dans le système de formation initiale jusqu’au Bac.

Finalement nos copies de Bac et la manière dont nous sommes amenés à les évaluer aujourd’hui  ne nous apprennent pas grand-chose d’utile pour l’avenir que nous ne savons déjà.

Et si nous envisagions de supprimer ce psychodrame qui revient chaque mois de juin, entraîne une logistique aussi phénoménale et  transporte parents, grands-parents, candidats et journalistes dans un tel état émotionnel ? Nous pourrions peut-être travailler plus sereinement à consolider les fondamentaux pour l’avenir.

 

Chantal Le Guillou-Porquet, Agrégée de Géographie

 

 

 

 

 

 

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